— Ne vous ai-je pas dit, Joachim, que je suis ici pour venger ma mère, tuée autrefois sous mes yeux. Il ne s’agit pas de m’en aller maintenant mais, au contraire, d’être là, justement demain, quand viendra l’homme qui a perdu ma vie et auquel je reproche autant la mort de ma mère que la mort de ma propre âme vouée, à cause de lui, à la haine.
Elle s’arrêta soudain. Ce qu’elle venait de voir la remplissait d’une surprise telle qu’elle se dégagea des bras timides de Joachim et qu’elle se leva.
A la clarté de la lune qui se mêlait à celle de la lampe, le contour de la tête du jeune homme venait de lui apparaître étrangement semblable à celui de la tête de son père. La forme en pain de sucre du crâne était plus atténuée et le cou n’avait pas ce tassement caractéristique entre les épaules. Mais les cheveux rejetés en arrière avaient une ondulation pareille. Rachel savait bien que le visage qu’elle ne distinguait pas dans la demi-clarté de la vérandah n’avait ni les lèvres grasses qui lui répugnaient ni les petits yeux, pétillants de mal. L’ombre qui était près d’elle était pourtant une réduction de Pedre de Castro. Le jeune homme était possédé comme son père du désir de la serrer dans ses bras, de la rendre esclave, de l’avoir à lui. Lui aussi aspirait à la voir convertie à la religion chrétienne, lui aussi parlait de Dieu. La seule différence qu’il y avait entre eux était que, pour l’un, Dieu était représenté par le pape, tandis que, pour l’autre, Dieu avait envoyé spécialement à Goa Monseigneur de Silva. Ils étaient deux ennemis de sa race et si elle, par exception avait échappé pour eux à la malédiction qui frappait tous les juifs, c’était seulement parce qu’elle avait une figure qui leur plaisait, une peau délicate à toucher, un corps qu’ils considéraient comme le réceptacle de leur futur plaisir et dont ils voulaient jouir.
Est-ce qu’elle n’allait pas être dupe des mots d’amour d’un jeune homme comme elle avait été dupe d’une musique de guitare ?
— Quelle misère que d’être femme, avoir des nerfs, trembler, perdre le but de vue !
Elle détourna la tête pour ne pas voir le regard myope où elle savait qu’il y avait de la sincérité, peut-être de la bonté. Rapidement elle dit :
— Ne m’avez-vous pas dit que vous seriez heureux de me défendre et même de me venger ?
— Je suis à vous entièrement. Vous pouvez disposer de moi. Je jure de venger votre mère, comme s’il s’agissait de la mienne.
— Eh bien ! Le moment est venu. Soyez ici demain avant la fin des vêpres. Seulement rappelez-vous que le courage n’est pas toujours aussi aisé qu’on le croit.
Joachim, allait protester. Rachel l’arrêta :