— Partez maintenant. Non, pas un mot de plus. Je ne veux rien vous expliquer pour le moment. A demain.

Elle continuait à détourner la tête. Il s’éloigna dans le jardin. Elle murmura :

— Eh bien ! N’est-ce pas écrit dans le livre sacré des juifs qui est aussi celui des chrétiens : Les fils seront punis pour les péchés des pères.

La Chaîne du Mal

Manoël Jehoudah déchira la lettre qu’il venait de lire. Elle était du rabbin de Goa et avait été écrite en hébreu pour qu’elle eût un caractère plus confidentiel. Jehoudah se pencha sur son balcon qui était suspendu au-dessus du port de Cochin et il jeta dans les eaux les petits morceaux de papier.

Il regarda autour de lui la chambre basse dont les murs étaient recouverts de livres anciens et pour la première fois il eut le sentiment de sa parfaite solitude. Même quand sa femme était morte, même quand sa fille l’avait quitté il n’avait pas été entouré d’un vide aussi grand. Il lui semblait que les limites circulaires de la terre avec leur vie et leur humanité, reculaient et le laissaient irrémédiablement seul dans un désert.

Il s’assit et il réfléchit. Mais ce qu’il devait faire s’imposa avec rapidité à son esprit. Il se releva. Il allait partir sur-le-champ. Rien ne pouvait le retenir.

Il écrivit une lettre à un jeune médecin anglais récemment installé dans le quartier neuf de Cochin pour lui donner la liste de ses malades et les lui recommander. Il mit un peu de linge dans une petite valise. Il jeta sur les choses qui l’entouraient un regard où il n’y avait aucun regret. Sa bibliothèque qui avait été son refuge béni, le jardin vivant des pensées, la route aux mille caractères de la connaissance, lui fit l’effet d’un tombeau spirituel où il avait dormi d’un sommeil stérile. Il toucha une dernière fois la « Source de Vie » de Salomon ibn Gebirol où sont résumées les philosophies des anciens livres Kabbalistiques, la « Vallée des pleurs » de Ha Cohen qu’il avait souvent fait lire à sa fille pour qu’elle apprît la longue suite de malheurs et de persécutions qui avaient frappé les communautés juives de tous les pays et il murmura :

— Ma fille ne m’aurait peut-être pas quitté si je lui avais parlé de choses quotidiennes, de petits plaisirs, de petits devoirs, de tout ce qui est la vie. Mais non, je voulais atteindre la vérité, parvenir à la sagesse intérieure. Et celui qui croit monter redescend.

Manoël Jehoudah n’avait pas de serviteur à prévenir. Depuis le départ de sa fille il se servait lui-même par amour de la simplicité et de la solitude. Ayant donné un tour de clef a sa porte, il se dirigea vers le port. Là il apprit que le vapeur de Madras qui faisait le service des ports de la côte était reparti la veille. Il n’y en aurait un autre que dans quinze jours.