Mais attendre quinze jours était impossible. Son esprit était à Goa, auprès de sa fille, au milieu d’événements dont il entrevoyait le caractère redoutable et dont il se jugeait en partie responsable. Il s’entendit avec le propriétaire d’un voilier qui allait transporter une cargaison de cannelle à Mangalore et il obtint, en le payant largement, d’être déposé à Goa. Il pouvait être arrivé avant une semaine.
Jehoudah savait qu’en fixant par la pensée un être qui vous est familier, en examinant sous toutes ses faces le motif connu d’une de ses actions anciennes, on arrivait à déduire les motifs inconnus et à reconstituer la suite des faits que l’on voulait savoir. Il s’y appliqua durant une semaine et son inquiétude ne fit que s’aggraver.
Il faisait nuit depuis longtemps et l’on ne voyait pas encore le phare de l’île Saint-Georges quand la mer devint subitement mauvaise et une pluie d’orage se mit à tomber. Le voilier eut beaucoup de mal à gagner l’entrée du port. Là il fallut se faire reconnaître, passer plusieurs heures en formalités. Marcora exigeait des droits de douane tellement écrasants qu’il n’y avait plus de commerce. Il avait organisé aussi des impôts sur les personnes. Nul n’avait le droit de débarquer sans déposer entre ses mains une caution.
Il était très tard quand Jehoudah put retenir une chambre dans un hôtel du port. Il remarqua avec surprise que malgré l’heure avancée les cafés installés à l’européenne étaient brillamment éclairés et qu’il s’en échappait des chants et des musiques de danse. Il vit des silhouettes de joueurs dans les tripots improvisés ; des femmes rodaient le long des maisons et les Chinois étendus à l’extrémité du quai faisaient une masse sombre. Personne ne le remarqua quand il monta à grands pas la rue aboutissant à la route du vieux Goa.
Il marcha sans se soucier de la pluie. Les souvenirs accouraient de tous les côtés. Dolça Jehoudah tenait la main de Rachel enfant et lui souriait avec tendresse. Là ils s’étaient assis sur un banc de pierre pour regarder la campagne. A cet endroit où la rivière et la route sont côte à côte, il avait aperçu de la barque où il était attaché Abdullah qui courait en levant sa fille dans ses bras. Ce devait être à peu près dans cette partie plus sombre des eaux que Dolça, sa femme bien-aimée, s’était précipitée pour mourir. Elle était morte dans les conditions de l’âme les plus redoutables, en proie au désespoir et à la terreur. Jehoudah pensait que les émotions de la dernière heure de la vie sont le partage des morts dans l’au-delà.
— O mon Dieu, tu es témoin que j’ai lutté de toutes mes forces contre les pensées de vengeance et que je n’ai pas souhaité une mort semblable à celui qui avait causé la mort de ma bien-aimée. O mon Dieu, ne sois pas redoutable aux méchants !
Manoël Jehoudah crut entendre les cantiques du mois de Marie décroître lugubrement, il respira le parfum fantôme des nagahs dont jadis on lui avait enfoncé une couronne sur les yeux. Un jour grisâtre commençait à filtrer à travers les nuages quand il arriva au débarcadère de l’église Saint-Joseph. Une des trois têtes était un peu plus démantelée que jadis. Il s’arrêta sous leur triple ombre.
Soudain il eut froid et la terreur de l’action le paralysa. Autrefois aussi, il s’était trouvé au même endroit en proie à une indicible horreur. Manoël Jehoudah n’avait d’audace que dans le domaine spirituel. Il connut une nouvelle fois la puissance de la peur et il lui fallut un effort immense pour en triompher.
Il s’orienta. Il passa sous l’arc de triomphe d’Albuquerque et il se dirigea vers cette rue en pente, au bas de la colline Sainte-Anne, dont le rabbin lui avait parlé dans sa lettre.
Le jour naissait dans la pluie. Des volets claquèrent. Au rez-de-chaussée d’une vieille demeure de pierre les carreaux de deux grandes fenêtres étaient éclairés par une lampe. Manoël Jehoudah vit confusément une silhouette élancée, le lourd casque d’une chevelure bleuâtre. Il reconnut la créature issue de lui dont la beauté l’avait toujours rempli d’un émerveillement presque sacré.