Était-elle seule ? Il en était presque sûr. Il se refusait à croire le contraire. Il ne pouvait pas s’être trompé dans ses hypothèses. Son cœur battait très fort, ses dents claquaient. Il avait peur, une peur qui l’aurait fait fuir si sa volonté ne l’avait retenu. Il posa pourtant sa main sur le marteau de la porte et il le fit retomber. Le marteau rendit un faible bruit, il y eut un silence et un pas dans la maison.


Jamais Rachel n’avait pensé que son père fût aussi petit. Elle le considérait avec étonnement. Il était impossible qu’il eût rapetissé en quelques mois. Ce n’était pas le chagrin qui l’avait voûté. Il se tenait droit et il parlait doucement, sans colère. Rachel ne pouvait pas s’empêcher en l’écoutant d’être tourmentée par cette ridicule préoccupation de taille. Elle avait senti dès les premiers mots qu’il ne venait que pour se mettre en travers de ses projets et, les yeux fixés sur le plancher, elle demeurait maintenant enfermée dans le silence taciturne de ceux qui sont résolus à ne pas se laisser convaincre.

— Tu t’étonnes que j’aie deviné ta pensée, reprit-il, et que même j’en aie suivi pas à pas les phases. Ce ne fut pas tellement difficile. Il n’y avait qu’une autre hypothèse qui pouvait expliquer ta présence dans cette maison. Elle m’eût paru d’ailleurs moins affreuse.

— Je ne comprends pas, dit Rachel. Tu aurais préféré…

— Oui, j’aurais préféré, dit-il sans hésiter, te savoir dégradée au point d’abandonner ton corps pour de l’argent, même à cet homme-là. Ceux qui ne vont pas plus loin que les apparences, comme le rabbin Haïm, pensent que tu en es arrivée à cette déchéance. L’opinion des autres est de peu d’importance pour moi. Tu es ici par amour de la vengeance et je ne pouvais rien imaginer de pire.

Rachel releva brusquement la tête. Elle s’était promis d’écouter sans répondre. Elle parla avec véhémence.

— Rien de pire, vraiment ? Est-ce que tu ne m’as pas dit qu’il t’était arrivé de te mettre à pleurer en regardant le visage de ma mère, à cause de ce que tu y voyais de pure douceur et de tendresse idéale ?

— Oui.

— Eh bien ! Je n’ai jamais pu m’expliquer que tu aies pu regarder dans le sable d’Aguada le visage de celle qui n’avait fait aucun mal à personne et que les crabes avaient dévoré, sans faire le serment de punir ceux qui étaient cause de sa mort. Peux-tu me dire comment tu as pu retourner dans ta maison, me regarder, assister à un procès, vivre, sans éprouver le besoin de tuer justement une créature foncièrement mauvaise, sans cœur, qui riait de ta douleur et continuait à te calomnier ? Si tu m’expliquais cela, si je parvenais à voir à ta conduite une autre explication que celle que mon âme d’enfant a trouvé alors tu me soulagerais d’un grand poids.