— Parce que tu as pensé que ton père était un lâche, n’est-ce pas ? C’est bien possible, d’ailleurs. Il l’est peut-être, il l’est sûrement dans le domaine matériel. Mais je crois que les hommes se trompent en attribuant plus de grandeur au courage qu’à la lâcheté. Ils se trompent surtout en faisant servir leur courage à l’exercice d’une justice qui ne leur appartient pas.

— A qui appartient-elle alors ? A Dieu ? S’il en est ainsi, s’il existe, s’il nous voit, qu’attend-il ? Pourquoi n’exerce-t-il pas cette justice ? Pourquoi en a-t-il mis en nous la soif intarissable, si c’est pour ne jamais l’assouvir ? D’ailleurs à quoi bon parler de Dieu. Je le sais, je l’ai compris depuis longtemps. Tu y as cru, tu n’y crois plus.

— Dieu ! Dieu ! fit Manoël Jehoudah avec un geste qui semblait le situer à une distance infinie. Il n’est pas besoin de faire intervenir Dieu pour comprendre que le monde doit se dégager de la haine et s’acheminer vers l’amour.

Peut-être revit-il la croix sur la barque, le corps bien-aimé couché sur le sable, car il dit lentement comme s’il revoyait son âme d’alors :

— Oui, ma première pensée a été de me venger. Mais ce fut à ce moment, avec le premier flot de la douleur, sans doute à cause d’elle, parce qu’elle me paraissait trop grande pour être méritée, que je compris quelles balances pesaient le bien et le mal et la mesure de la loi. On donne communément à la justice l’épithète d’immanente, parce qu’elle accompagne toute action, qu’elle est l’action elle-même. C’est ce que je suis arrivé à croire après la mort de ta mère, comme à une réalité tangible. Si on fait du mal à autrui c’est à soi qu’on le fait. L’homme pour qui tu es venue ici et autour duquel tu as tissé une toile patiente avait avant toi préparé lui-même son châtiment. Il sera crucifié à son tour. Il aura une couronne de nagahs jusqu’aux yeux et son corps sera exposé sur une grève avec une face dévorée. Il n’y a pas de repentir, de pénitence, de prières qui puissent le faire échapper. La loi est inéluctable, l’effet est engendré par la cause et l’on ne peut pas davantage l’arrêter que l’on ne peut faire remonter son cours à une rivière…

— Et quand ? s’écria Rachel, quand aura-t-il lieu ce châtiment ? J’ai déjà lu cela dans tes livres. Il y était question de vies futures ou l’on naît, paraît-il, avec les récompenses et les peines des vies passées, à recevoir. Mais on ne se souvient de rien. Alors, à quoi bon ? Moi je veux être là, je veux assister. Je veux entendre crier celui qui a fait le malheur de ma vie et de la tienne, je veux voir dans ses yeux une épouvante dont je serai la cause et dont il souffrira justement.

— Mais si tu le frappes avec un couteau, tu seras frappée avec un couteau. Si tu l’empoisonnes, tu seras empoisonnée. La main de celui qui accomplit l’acte inscrit à son compte un acte semblable dans sa destinée future. Et cela n’est peut-être rien en soi. Mais le couteau, le poison ou seulement la pensée mauvaise seront transmis à leur tour. Sous le nom de justice ou de vengeance, peu importe ! le mal se perpétuera comme il s’est perpétué depuis le commencement du monde. Je me représente quelquefois les créatures humaines comme un grand troupeau qui chemine de vies en vies, de générations en générations. Chacune de ces créatures porte une chaîne à son cou, la chaîne éternelle, la chaîne du mal. Elle pourrait la rompre, libérer avec l’effort de l’intelligence, l’homme captif. Mais au lieu de cela elle s’efforce de rendre le chaînon de sa haine plus solide, d’en forger le métal, d’en rendre l’essence plus durable, pour qu’il tienne avec plus de force l’esprit lié à la chair. Et alors nous sommes condamnés à être éternellement les esclaves du mal, à porter et à transmettre cette chaîne qui broie et maintient en bas, s’il n’y a pas un homme de bonne volonté, un héros juvénile ayant le vrai courage de l’esprit qui ose dire : J’ai pitié de ceux qui m’ont fait du mal, je brise la chaîne, je suis un lâche peut-être mais je pardonne.

— Eh bien ! je ne suis pas ce héros juvénile et je n’aspire pas à l’être, dit Rachel. J’ai obéi aux conseils d’un de tes maîtres moins magnanime que toi. Seulement je suis surprise de voir que mon père professe maintenant cette morale que les chrétiens enseignent et ne pratiquent pas.

— Le pardon n’est pas le privilège des chrétiens. C’est le secret de la délivrance et toutes les religions le connaissent. Mais il est difficile à atteindre. Nul ne peut le savoir mieux que moi.

Manoël Jehoudah baissa la tête puis il marcha à petits pas dans la pièce. Il sentait dans sa fille la force aveugle d’un instinct millénaire. Il la considéra un instant. Jamais elle n’avait autant ressemblé à sa mère. La douceur des traits était remplacée toutefois par une expression de gravité et de résolution. L’aspect de la beauté de sa fille avait toujours porté Manoël Jehoudah à une tendre émotion. Il aperçut un bout de cigare oublié dans un cendrier et à travers les branches de pandanus qui retombaient sur la vérandah, il distingua la silhouette d’une croix au fond du jardin. Il se représenta ce que sa fille pouvait avoir souffert en s’imposant le mensonge et en subissant la haine. Il eut pitié d’elle. Il lui tendit les bras. Ils s’étreignirent mais sans pleurer.