Plus rapprochés l’un de l’autre, ils eurent un élan du cœur comme ils n’en avaient pas eu depuis longtemps. Rachel raconta de son existence ce qu’elle pensait qu’un père pouvait en entendre parce qu’elle ignorait que ce père-là pouvait tout entendre. Elle ne put lui cacher sa joie d’être en partie cause par son action sur Castro, du désordre et de la folie qui s’étaient emparés de la vieille ville de Goa.

— Voilà où ils en sont, les chrétiens, dit-elle.

Manoël Jehoudah écouta sa fille en silence :

— Il n’y a pas des bons et des méchants, comme tu sembles le croire, dit-il. Ce serait trop simple. Il y a des hommes malheureux, tourmentés par leurs passions et qui s’avancent dans l’ombre, Dieu sait avec quelle lenteur, vers un but inconnu. Ils luttent entre eux, ils se font du mal, mais il y en a qui sont un peu plus avancés dans la course, à qui il est dévolu une petite part de lumière. Ceux-là tendent parfois la main vers leurs frères, ils les aident, ils leur disent : c’est par ici qu’est le chemin. Par ici l’âme devient meilleure, elle comprend davantage, elle aime plus. Car c’est là tout ce que nous pouvons espérer. Mais sais-tu ce que c’est, Rachel, que perdre son âme ? As-tu lu dans des livres la description, presque toujours puérile d’ailleurs, des créatures condamnées ? Cette description cache sous une forme romanesque, un aspect de la vérité. Ah ! comme les mots : enfer, abîme, quand on a cessé de croire à l’enfer des religions et à l’abîme de l’espace, peuvent prendre parfois un sens redoutable ! Il y a des âmes qui se perdent et ce n’est pas par les crimes que nous croyons…

— Ce n’est pas en faisant le mal avec conscience, même avec amour ?

— Non. Le mal est la menue monnaie de la vie. Nous volons le bonheur des autres pour en jouir nous-mêmes. Nous tuons les animaux pour les manger. Nous tuons nos semblables dans des guerres. Mais il y a un crime bien plus grand. Rappelle-toi la vieille parole biblique : Le seul péché qui ne soit pas pardonné est le péché contre l’esprit. C’est celui qui perd l’âme. C’est celui que tu vas commettre.

— Moi !

— Arrêter l’élan de la créature à quelque degré qu’elle soit, réveiller ses passions quand elles s’éteignent, souffler sur l’ombre d’idéal qui a pu lui apparaître, la ramener en bas, vers la matière, loin de l’esprit, c’est là le péché dont il est parlé, dont je veux te sauver, ma fille.

Il avait baissé la voix. Ce fut d’une voix aussi basse que Rachel dit :

— Sais-tu où vont les âmes des morts, mon père ?