— Je crois savoir. Près de nous et loin. Dans une région intermédiaire, sans forme, sans couleur. Je ne suis pas sûr de savoir.

— Et là tu ne crains pas qu’il y ait des âmes perdues non par leurs crimes, mais par leur bonté, des âmes qui sont errantes et désespérées parce qu’on les a précipitées dans la mort brusquement, injustement, des âmes qui souffrent de la séparation, qui appellent les êtres chers, l’enfant, le mari, des âmes qui regardent dans la stupeur des ténèbres et qui se demandent : Qu’ont-ils fait pour moi ? Ils n’ont rien fait. Ils ne m’aimaient pas assez pour me venger.

— Tais-toi. Je me suis dit cela souvent. Mais non. Elle repose en paix, Dolça Jehoudah, jusqu’au jour où elle se réveillera dans une naissance sans mémoire.

— Tu n’en es pas certain. Tu n’es pas certain que ce n’est pas elle qui m’a conduite un soir, qui m’a soufflé à l’oreille : voilà l’homme. Rends au chrétien l’offense qu’il a faite à la juive. Dépouille-le du bonheur, comme il m’a dépouillé de la vie.

— Nous ne sommes certains de rien. Dans l’ignorance abstiens-toi de l’action.

Rachel secoua la tête. Le père et la fille regardaient le jardin. La pluie avait cessé mais le vent soufflait par rafales avec une violence extraordinaire. Tous deux se taisaient maintenant. Ils ressentaient la lassitude d’une nuit sans sommeil. Ils n’échangèrent plus que des paroles indifférentes.

— Tu ferais mieux d’attendre ici la fin de l’orage, dit Rachel.

— Il n’y a pas deux milles jusqu’à la maison d’Abdallah, près de Ribandar. Il a perdu ses parents l’an passé. Il sera heureux de me voir. Je vais aller jusque-là.

Sur le seuil de la porte Manoël Jehoudah reprit :

— Quand veux-tu que je revienne ?