Il était plus de midi. La pluie cessa de tomber. Le vent s’apaisa. Un rayon de soleil perça même les nuages.

Le commandant Carrillo décida de se mettre en marche à tout hasard sur la route du vieux Goa. Le vicaire apostolique, pour frapper les esprits, tenait à arriver dans la cathédrale et à prononcer l’excommunication solennelle contre l’archevêque à l’heure des vêpres, au moment où tous les fidèles seraient rassemblés. On avait laissé cinquante hommes au fort Marie-Madeleine et des postes étaient dispersés un peu partout dans la ville et sur le port. On ne disposait plus guère que de trois cents soldats.

— Castro sait ce qu’il fait, murmurait-on. Seulement il attend l’instant propice pour tirer.

Les soldats regardaient avec surprise les silhouettes de palmiers et de monastères et au loin l’étendue des étangs. Les flaques de pluie claquaient sous leurs pieds et leur allégresse augmentait à mesure qu’ils avançaient. Ils étaient pénétrés d’un sentiment de conquête heureuse et facile, de service rendu à la patrie. Ils étaient les héritiers des conquistadors d’Albuquerque, des antiques maîtres des Indes.

Tout de suite après l’avant-garde, marchait le vicaire du pape. Il avait un visage ascétique avec un grand nez et il était particulièrement chétif et maigre mais il se redressait de toute sa taille et la fureur religieuse brûlait dans ses yeux. Il était revêtu de la simple robe des dominicains et il tenait à la main une croix de bois sans ornements. Il pensait, à défaut d’une grande pompe religieuse, agir par l’excès de la simplicité.

La nouvelle du débarquement des troupes venait à peine de se répandre dans le vieux Goa et d’y semer la terreur que les soldats débouchaient sous l’arc de triomphe. Ils n’avaient pas l’air bien effrayants. Ils regardaient les vieilles maisons avec des visages puérils, ils s’avancèrent en bon ordre vers la cathédrale.

La panique passa sur la ville. Un cortège d’enfants vêtus de blanc, que conduisaient des sœurs, s’envola comme un essaim de papillons. Chacun se souvint des récits de viols et de pillages commis par les troupes qui prennent des villes. Quelques-uns se barricadèrent. Conception Colaço s’accouda rêveusement à son balcon pour vaincre le danger par la séduction. La vieille Mascarenhas courut se revêtir de sa robe cramoisie, décolletée, à longue traîne. Elle croyait posséder alors une incomparable majesté. Elle rassura sa famille en disant :

— Ils n’oseront pas. Laissez-moi faire.

Et elle parut devant sa porte où elle se tint immobile comme une fée d’opérette, devant les soldats stupéfaits.

Cependant son mari mettait un haut de forme et un habit noir disant qu’il voulait mourir en costume de cérémonie. Ses fils faisaient comme lui.