Mais ceux à qui on avait raconté les événements de la matinée disaient :
— Castro a dû sortir du fort d’Aguada et reprendre la ville neuve. Il va descendre vainqueur vers le vieux Goa et on se battra ici, dans les rues.
Ils apprêtaient des armes et ils écoutaient si le canon n’annonçait pas au loin la victoire de Castro. Le bruit courait aussi que Jéronime Caval arrivait à la tête d’une troupe de bateliers du port et que le père Vincent armait les hommes sauvages de Boma. Mais Jéronime Caval cuvait son ivresse de la nuit et le père Vincent priait.
Les soldats s’étaient déployés sur la grande place devant la cathédrale. Le vicaire du pape en gravit solennellement les degrés. Il donna quelques ordres brefs. Un officier s’informa de l’endroit où se trouvait le sonneur de cloche. Les deux dominicains se dirigèrent vers l’autel et y prirent des cierges allumés.
Alors, la foule qui remplissait l’église pour les vêpres s’écarta, s’écrasa contre les piliers et les autels, saisie d’horreur. Chacun avait compris. Le moine au grand nez allait lancer la mystérieuse malédiction, il allait faire sortir de sa main osseuse des forces occultes qui venaient de l’occident, il allait excommunier l’archevêque et ceux qui s’étaient séparés de l’Église avec lui.
Un effroi plus grand que celui du pillage et du viol s’empara des âmes. Il y eut des cris de désespoir et des fuites éperdues. Le cortège des enfants blancs, qui s’était reformé, voleta de-ci de-là. On entendit des portes se refermer avec fracas. Conception Colaço qui défaillait d’émotion à voir tant de jeunes gens réunis sous des uniformes, poussa un grand soupir et s’évanouit laissant tomber sa chevelure, comme une gerbe, le long du mur. Quelque part, Juana de Faria frappée d’une crise d’hystérie commença à pousser une plainte sauvage et régulière, un hurlement animal qui ne cessa pas. La porte de l’archevêché s’ouvrit et un prêtre au visage illuminé annonça que l’archevêque allait sortir et se rendre à la cathédrale. Et dans le même moment les cloches, ainsi qu’il est prescrit pour la cérémonie d’excommunication, commencèrent à sonner le glas des morts.
Les émotions allaient et venaient avec une rapidité extraordinaire. La nouvelle de l’apparition prochaine de l’archevêque vola de fenêtre en fenêtre, circula de rue en rue. La grande bataille spirituelle allait se livrer. On entrevoyait des possibilités miraculeuses. Le pouvoir d’un Saint animé de l’esprit de Dieu, était infini. Que pourrait contre lui cet Antéchrist de petite taille, entouré de soldats qui se tenait sur le seuil de la cathédrale ? Assurément il allait être changé en statue ou se mettre à courir soudain à quatre pattes, montrant un mufle épouvanté de bête. Comme annonciation du miracle, le soleil se dégagea tout à fait des nuages et illumina la place.
Les cloches se turent. Le silence devint extraordinaire. Entre les cierges de ses assesseurs, l’envoyé du pape se dressa et leva sa croix. Les soldats bordaient la place autour de lui et en face. Protégeant sa famille de ses bras écartés, la vieille Mascarenhas était debout sur son seuil comme une énorme caricature colorée. Dans l’ombre du couloir, derrière elle, s’immobilisaient des silhouettes de chapeaux de soie bossués, et d’habits surannés.
De la poitrine du dominicain malingre partit une formidable voix inattendue qui emplit la place, fit vibrer les pierres, terrifia les cœurs. Cette voix récitait la sentence par laquelle l’archevêque hérétique était chassé de l’Église.
— Il ne peut plus ni recevoir, ni administrer les sacrements, ni assister aux offices divins, ni remplir aucune fonction ecclésiastique…