La voix s’enflait encore à chaque syllabe. Pour cette proclamation de sentence l’envoyé extraordinaire s’était préparé pendant la longue traversée. L’antique joie de châtier rayonnait de toute sa personne.
— S’il refuse de faire la pénitence de sept ans qui lui est imposée, qu’il soit anathème…
Les visages des assistants blanchissaient. Dans un rêve d’effroi ils entrevoyaient sous un dôme d’or gigantesque, les cardinaux cheminant comme des fleuves de pourpre, autour d’un vieillard immobile sous une tiare rayonnante.
— Les ordinations qu’il a faites sont annulées. Nous le retranchons de la très sainte communion…
Comme symbole de la mort spirituelle de l’excommunié les assesseurs soufflèrent leur cierge. L’envoyé du pape regarda avec une satisfaction terrible cette ville de ruines sur laquelle il venait de répandre la malédiction papale. Un accablement extrême pesait sur tous. Les maisons semblaient plus délabrées, les tours plus branlantes. Les piliers des cloîtres s’inclinaient pour tomber. Un souffle de mort sortait de la vétusté des chapelles. Conception Colaço se réveilla de son évanouissement et quand elle se dressa, tordant ses cheveux sous l’encadrement de pierre de sa fenêtre la chair de ses aisselles avait des teintes gâtées de pourriture.
Les regards étaient tournés vers l’archevêché dont le portail demeurait ouvert. Si à cette minute l’archevêque avait paru, s’il avait élevé sa main transparente pour bénir son peuple rejeté de l’Église, maudit, pour lui dire ; je suis là, je ne vous abandonne pas, je suffis pour vous conduire à Dieu ! toute la ville de Goa aurait reflué sur la place, les soldats et l’envoyé du pape auraient été balayés, comme une misérable poussière venue d’Occident.
Mais l’archevêque ne paraissait pas. Le prêtre qui avait annoncé sa sortie disait qu’il s’était revêtu de ses habits épiscopaux mais qu’il avait désiré auparavant recevoir quelques directives de Dieu. Il avait demandé à être seul et il s’était assis sur son fauteuil, dans la salle où il recevait d’ordinaire ses révélations.
Quand on se décida à entrouvrir la porte de cette salle on trouva Monseigneur de Silva, droit, figé, sculpté, sous la mitre et la dalmatique, sous l’éclair de la croix pectorale, comme une figure de pierre, comme un archevêque fantôme. Il était mort. Son orgueil, sa résolution de lutte se lisaient dans son attitude. Il avait pourtant obéi à Dieu qui l’avait rappelé. Le regard et le sourire attestaient une extase d’une essence si radieuse que ceux qui le virent tombèrent immédiatement à genoux. La mort fut annoncée dans un chuchotement, comme une traînée pieuse. Chacun s’agenouilla à la place où il se trouvait. Le vicaire du pape qui s’avançait pour signifier la sentence à l’archevêché, gagné par la communication de la prière, s’arrêta lui-même pour prier et son grand nez resta très longtemps incliné vers les pavés usés comme s’il comprenait la défaite que cachait sa victoire.
Une lente récitation, une complainte sanglotée s’éleva des rues et de l’intérieur des maisons. Des silhouettes ecclésiastiques apparurent avec des cierges sur les seuils des églises. D’épais visages de mulâtres se transfigurèrent par la douleur, des hindous ignorants de la religion chrétienne versèrent des larmes. Des figures caricaturales devinrent sublimes. La prière des morts, chantée par tous, s’enfla désespérément comme le cantique de l’homme qui vient de perdre sa part d’idéal.
Les derniers nuages s’étaient dissipés au ciel et un soir plus paisible tomba sur la ville agenouillée.