Les Fils seront punis pour les Péchés des Pères

Quand les officiers du fort d’Aguada apprirent, dans la matinée du dimanche, que les troupes portugaises avaient occupé la ville neuve, ils tombèrent dans une grande perplexité. Castro venait chaque matin au fort d’Aguada et il se rendait ensuite à la ville neuve. Sans doute la violence de la tempête l’avait retenu. Puis il était admis que les jours de fête la discipline était moins rigoureuse. La veille, beaucoup de soldats avaient couché à la ville neuve sous le prétexte de célébrer le dimanche de Marie.

C’était de Castro que devaient venir les ordres, c’était lui qui assumait les responsabilités. Les officiers étaient tous irrémédiablement compromis dans la révolution de Goa. Mais ils ne pensaient pas sans inquiétude aux représailles de la métropole et ils enviaient secrètement le sort de leurs camarades qui étaient passés en territoire anglais pour rester fidèles à leur pays.

Du reste ils avaient des attaches avec les chefs de la révolution. Le lieutenant d’Altaïde était l’amant de Juana de Faria, sœur d’un membre du conseil de la colonie et le lieutenant Oviedo celui d’une jeune nièce de Mascarenhas, au tempérament brûlant. Il la recevait la nuit, dans le fort, par une petite porte située dans les fossés du donjon. Inès de Mascarenhas était justement venue la veille, avait été retenue par l’orage et s’était oubliée dans les bras de son amant.

Les officiers se réunirent et ils invitèrent les sergents à délibérer avec eux. Une discussion violente s’engagea. Ceux qui avaient mis leur espoir dans l’avenir de Goa libre voulaient que sous le commandement du lieutenant Oviedo qui était le plus âgé, on attaquât les troupes à peine débarquées ou qu’on les bombardât quand elles avanceraient vers le vieux Goa, ce qui ne pouvait manquer d’arriver.

Le lieutenant Oviedo ne manquait pas de courage. Mais à la seconde même où on avait frappé à la porte de sa chambre pour lui annoncer la redoutable nouvelle du débarquement, il commençait à s’endormir auprès de l’ardente Inès. L’épuisement se lisait sur ses traits. Il demandait deux heures de répit qu’il comptait mettre à profit pour dormir.

L’arrivée de Castro aurait ôté à tous la responsabilité de l’action. Quelqu’un qui guettait au haut du donjon avec une lunette reconnut enfin sa silhouette. Il avait l’habitude de venir à cheval et de passer la rivière sur le bac, un peu avant l’endroit appelé Reïs Magos. C’était bien lui. Chose extraordinaire il s’avançait à pied et en courant. On le reconnut à son uniforme et à son gros ventre.

A ce moment un canot qui traversait la rivière malgré les lames déposa sur la grève d’Aguada le parlementaire au drapeau blanc et les quatre soldats.

Du moment que Castro arrivait, le mieux était de garder le silence et de l’attendre. C’est ce qu’on fit. La Voix du parlementaire resta sans réponse et on le vit traverser à nouveau la rivière.

Mais le lieutenant d’Altaïde qui avait repris la lunette poussa un cri de surprise. Il ne voyait plus Castro sur la route. Il le chercha en vain. Il avait disparu. Peut-être était-il caché dans un repli de terrain. On attendit inutilement. Cette énigme jeta la garnison d’Aguada dans la consternation. Le lieutenant Oviedo s’endormit en cherchant à la résoudre.