Les heures passèrent. Mais la fièvre de combattre était tombée. Le trouble était dans les âmes. Depuis qu’ils avaient vu les quatre jeunes visages de ceux qui arrivaient de la patrie lointaine, les soldats étaient attendris. Quelques-uns parlèrent d’enclouer les canons. Ils se mirent à redouter cette arrivée de Castro qu’ils avaient désirée.
Même, les sergents étaient d’avis, s’il revenait, de laisser la porte fermée et de demeurer silencieux, comme on l’avait fait avec le parlementaire.
On scruta de nouveau à l’aide de la lunette l’endroit où l’image de Castro était apparue et s’était dissipée si mystérieusement. Mais ce fut en vain.
Rachel s’était étendue sur son lit après le départ de son père. Elle entendit confusément le bruit des pas de ses serviteurs. Ils habitaient le premier étage et ils allaient à la messe. Elle sommeillait et ce bruit devint dans son cerveau agité le murmure d’un cortège en fuite. C’était un quartier juif, dans une ville de rêve, fuyant la persécution des chrétiens. Rachel entrevoyait des figures résignées, des enfants sur des ânes, les livres sacrés de la synagogue portés par des vieillards. Ils paraissaient tous subir le malheur de l’exil avec une parfaite tranquillité. Elle allait crier : Il faut résister, se venger. Mais les serviteurs firent claquer la porte d’entrée en s’en allant, un silence suivit et son sommeil devint plus profond.
Rachel se réveilla avec une chaleur légère sur les lèvres. C’était une brûlure qui glissait dans tout son corps et l’enflammait légèrement. Cette sensation était si douce qu’elle demeura quelques instants, les yeux fermés, pour la prolonger. Puis elle se mit sur son séant avec un cri d’effroi.
Joachim était à côté d’elle. Il la tenait dans ses bras. Il expliquait avec volubilité qu’il était entré par le jardin, comme il l’avait fait la veille, qu’il n’avait trouvé personne et qu’il l’avait aperçue, étendue sur son lit, par la porte du salon, qu’elle avait laissée entr’ouverte.
Rachel le regardait sans l’entendre. Elle était encore enveloppée de ce tissu léger qu’est le sommeil et la brûlure délicieuse courait dans son corps. Ses yeux s’agrandirent, ses lèvres devinrent humides, un frisson la parcourut. Ses bras se nouèrent aux épaules du jeune homme et elle se laissa tomber contre lui avec l’unique désir de retrouver la passagère ivresse de son réveil.
Elle la retrouva multipliée et en quelques secondes accoururent du fond de son être les formes, les puissances, les mystérieuses paroles de l’instinct. Elle resta contre la poitrine de Joachim, palpitante, surprise, heureuse.
Lui ne perdait pas son but de vue. Il le lui expliqua avec une autorité subite dans la voix. Il voulait la sauver à tout prix. Le projet qu’il lui avait expliqué la veille devait être réalisé sur-le-champ. D’après les calculs approximatifs, le navire envoyé par le Portugal ne pouvait pas être bien loin. Il venait de s’entendre avec des bateliers de la rivière. Il allait l’emmener avec lui tout de suite. Ils attendraient la fin de la tempête soit sur la côte déserte de Siridao, soit sur celle d’Aguada. Pendant ce temps les bateliers se mettraient en quête d’une barque de tonnage suffisant pour gagner le port anglais le plus proche. Ils s’embarqueraient dès que le vent serait un peu calmé.