Rachel secouait la tête pour dire non. Mais les paroles de Joachim la remplissaient de joie. Pourtant il n’y avait pas de guitare qui résonnait pour l’enivrer comme autrefois. Une musique intérieure parlait en elle, impérieuse comme l’appel des sens, déchirante comme le plaisir entrevu. Et les paroles, de son père revenaient à sa mémoire. Elle le revoyait avec son visage si bon et si triste. Que souhaitait-il, sinon son départ ? Une porte s’ouvrait soudain qui lui permettait d’échapper à l’horreur du drame préparé pour le soir.

Elle se sentait la tête vide et elle était moite de langueur. Elle aurait aimé s’endormir, sans penser à rien sur la poitrine du jeune homme.

Elle disait toujours non de la tête. Mais elle se leva et machinalement prit son manteau. Alors lui, la serra aux épaules et sans rien ajouter il l’entraîna.

Il pleuvait. Les rues étaient désertes. Ils ne rencontrèrent personne jusqu’à la rivière.

— Mon père est parti pour les forts comme à l’ordinaire ; il ne rentrera pas avant deux heures, dit Joachim pour étendre sur ce départ une atmosphère de sécurité.

La barque avait à son arrière une sorte de cabine d’osier à claire-voie sur laquelle était jetée une bâche de cuir pour protéger de la pluie. Ils s’y installèrent.

Dans un coin de son esprit Rachel voyait une communauté juive qui fuyait, des dos courbés, des figures résignées et confiantes dans la justice de Dieu.

— Eh bien ! Je suis comme les filles de ma race, pensait-elle, comme les opprimés dont j’ai lu l’histoire dans l’ancien livre. Je me résigne, je fuis.

Mais lorsque les rames commencèrent à frapper l’eau et que la barque glissa avec rapidité le long des pierres usées des quais, elle fut prise tout à coup par le charme qui venait du parfum des arbres et de la présence de Joachim. Quand il lui expliqua que la marée descendait et qu’on aurait d’autant plus vite atteint la mer elle ne put s’empêcher de répondre avec un sourire que c’était dommage et qu’elle goûtait beaucoup de plaisir à être là.

Elle le regarda avec ses yeux dont le vert était devenu plus clair, lavé soudain et ils savourèrent ensemble la volupté infinie de se désirer dans le mouvement et le danger. Ils s’aperçurent qu’ils n’avaient rien emporté de ce qui était nécessaire comme linge et objets de toilette et ils en rirent longuement. Le port le plus voisin était Ratnagiri. Ils y trouveraient tout ce dont ils auraient besoin. Y avait-il un hôtel ? Sans doute. S’il n’y en avait pas, ils auraient la ressource de passer la nuit au bungalow des voyageurs ou même à la belle étoile. Les grands orages étaient toujours suivis de magnifiques soirées.