Mais une seule image occupait l’esprit de Castro, celle de cette main dans la chevelure aimée, de ces deux visages collés par les lèvres.
Il découvrit enfin un canot au bord de l’eau, perdit du temps à en défaire l’amarre puis il y sauta et il rama de toutes ses forces. Heureusement, le courant l’entraînait. Quand il atteignit l’autre rive, avant Reïs Magos, il était épuisé par l’effort. Il se mit pourtant à courir sur le chemin qui longeait la côte. C’est à ce moment qu’on l’aperçut du fort d’Aguada.
Rachel, debout, regardait l’estuaire de la rivière et au loin l’horizon de la mer. Le ciel était redevenu clair.
Le Malabarais possesseur d’une barque pontée susceptible de longer la côte jusqu’à Ratnagiri était un peu plus loin, avec sa barque ancrée dans la petite crique d’Aguada. Les pêcheurs avaient assuré que pour le décider au voyage, la présence du fils de Castro était nécessaire. On pouvait arriver à la crique par terre en marchant quelques minutes sur la grève. Comme les pieds s’enfonçaient profondément dans les sables mouillés, Joachim avait insisté pour que Rachel l’attendît à l’endroit où on avait débarqué.
Serrée dans sa cape, Rachel fit quelques pas et la vision de la communauté juive en fuite revint à son esprit. Elle aussi partait. Elle fuyait des chrétiens qui lui avaient fait du mal et elle renonçait à s’en venger. Il y avait dans la race une force intérieure de résignation.
Elle entendit un pas pesant derrière elle et en se retournant, elle aperçut Pedre de Castro. Sa surprise de le voir fut atténuée par la surprise plus grande de constater l’extrême rougeur de son visage. Il était lie de vin. Il soufflait. Sa voix avait un timbre inusité. Il ne sut pas d’abord ce qu’il devait dire.
— Où est Joachim ? cria-t-il. Je vous ai vus ensemble. Vous partiez, n’est-ce pas ?
La surprise fit place à l’humiliation chez Rachel. Ainsi, elle dépendait de cet homme. Il avait le droit de la poursuivre.
— Oui, nous partions, dit-elle, et après ?