— Il pratique la vertu filiale, répétait Confucius hésitant.
— Mais il la pratique contrairement aux rites, répondait Tseu-Lou, en faisant des contorsions et des grimaces devant un morceau de bois qu’il plante en terre. C’est davantage déshonorer la vertu filiale que la pratiquer. Lia-Yu, qui est un jeune homme délicat, est écœuré par les manières et par le costume de cet éternel mendiant qu’est Mong-Pi. Or, nous allons lui avoir des obligations. Si la sagesse est toujours du côté des convenances, je crois que les convenances veulent que Mong-Pi soit banni de la compagnie des sages.
Il en fut décidé ainsi.
Le départ de Confucius fut une apothéose. Tous les lettrés de Thsou étaient groupés devant sa porte ; l’on fit des discours et l’on jeta des fleurs sur ses pas. Ses disciples défilèrent derrière lui au milieu des bravos.
Pour participer à cet éclat, Mong-Pi avait coupé un grand bâton neuf sur lequel il s’appuyait et auquel il avait laissé une branche verte couverte de feuilles. Il pensait par ce détail printanier compenser la triste apparence de son costume et figurer honorablement au dernier rang des disciples du maître.
Mais Tseu-Lou lui signifia les ordres formels de Confucius. La pratique de la vertu comporte une bonne conduite dans la vie autant que le respect des convenances dans son extérieur. Tant pis pour Mong-Pi qui l’avait oublié et se contentait d’un peu de feuillage au bout d’un bâton. Il ne serait pas du voyage. Il devrait rester avec ses pareils.
Il y avait longtemps qu’on était sorti de Thsou et le cortège, composé de voitures et de cavaliers, avait gravi une colline quand Tseu-Lou, en se retournant aperçut au loin la forme claudicante de Mong-Pi qui courait sur la route, dans la poussière.
Il le dit à Confucius et celui-ci fouetta les chevaux avec une certaine mauvaise humeur qui provenait peut-être du remords qu’il éprouvait.
Puis il murmura :
— La vertu a une image extérieure qui contraint notre cœur à certains sacrifices. Ainsi on est parfois obligé de perdre un chien fidèle, mais mal élevé.