— O médiocrité, pain sec de l’âme, aliment qui ne fais pas défaut, c’est de toi dont je suis nourri. Vin sans alcool, qui ne procure pas d’ivresse mais qu’on peut boire à loisir, c’est de toi dont je suis enivré. Poésie sans élan, strophe qui ne s’envole pas mais qui est familière, chant qui ne demande pas d’enthousiasme, c’est toi que je chante. O médiocrité, tu m’as fait aimer la ville moyenne où je suis né, ses collines sans altitude, son climat tempéré, son ciel un peu voilé. Tu m’as donné la neutralité de l’esprit qui permet de comprendre toutes les idées et cette froideur du cœur qui est la cuirasse naturelle contre les excès de l’instinct. Tu m’as appris qu’il ne faut ni approuver, ni désapprouver, ni embrasser, ni repousser et éviter la première ardeur du désir autant que le désespoir destructeur. C’est de toi que je tiens la rectitude de l’esprit, l’amour de l’ordre et de l’équilibre, le bienfait divin de la règle. Tu as écarté de mes pas l’ombre de la mort mystérieuse et tu en as supprimé le mystère en m’enseignant à n’y jamais penser. Grâce à toi j’ai négligé le ciel lointain pour la terre où je vis et j’ai savouré le bonheur qui vient de la satisfaction de soi-même quand on a respecté les règles, chéri les usages, pratiqué la vertu. Je marche sur la voie moyenne avec la pureté de celui qui ignore l’impureté. O médiocrité, je t’aime, comme j’aime les hommes médiocres, mes frères.
LA VOIE PARFAITE
Dans le même instant, debout sous un cyprès dont le jet avait l’air de vouloir traverser le ciel nocturne, Lao-Tseu disait :
— O voie parfaite, que j’ai entrevue dans l’abîme intérieur de mon esprit, emporte-moi dans ton courant invisible, roule-moi sur ta vague sans humidité jusqu’au seuil sans porte par où l’on pénètre dans le palais sans couleur qui renferme dix mille arcs-en-ciel.
Laisse-moi ne plus désirer dans cette vie que l’eau que je vais puiser dans la cruche de terre, le riz que je fais bouillir dans la soupière de fer, l’air que je respire, la lumière dont j’emplis mes yeux, la nuit qui me recouvre de sa paix.
O voie parfaite, accorde-moi l’extase quotidienne par laquelle je rentre dans l’Ineffable, je plonge dans la perfection du divin.
Garde-moi de l’instinct de la bête qui est en moi, de la curiosité de l’homme, et permets que je regarde avec indifférence la succession des morts et des vies, les mutations des êtres dans leur mouvement éternel.
Puisse mon âme inférieure tomber hors de moi comme une pierre dans un lac.
Puisse mon âme supérieure s’élever dans la région qui n’est ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, dans le séjour sans dimension où il n’y a ni pureté ni impureté, ni sagesse ni folie, ni vérité ni mensonge, et où la lumière du soleil se confond avec le cœur de l’homme.