— Toutes les passions sont mauvaises, même celle du bien.
Confucius s’inclina jusqu’à terre pour saluer. Quand il releva la tête, Lao-Tseu s’éloignait déjà. Il ne vit que son dos maigre, où une déchirure, dans la laine de sa robe, affectait une forme d’étoile.
L’escalade du cyprès renversé parut plus difficile au retour. Il sembla à Confucius qu’il respirait plus librement lorsqu’il fut sorti du jardin inculte qui entourait le palais des Esprits de la terre.
Tous ses disciples l’entouraient et voulaient connaître ses impressions.
— Le poisson nage, dit-il, et je comprends son mouvement dans l’eau. L’oiseau vole, je vois comment il fend l’air de ses ailes. Le quadrupède court sur la terre, je sais qu’il pousse le sol avec ses pattes. Mais si le Dragon des légendes, porté par un nuage magique, s’élance vers le ciel fabuleux, je suis incapable d’étudier sa nature. Lao-Tseu est pareil au Dragon.
PRIÈRE A LA MÉDIOCRITÉ
Et ce soir-là, comme les étoiles s’allumaient, Confucius s’avança sur la terrasse du pavillon qu’il habitait dans les jardins de l’ancien ministre Tchang-Houng. C’était le premier jour de la pleine lune du printemps et l’on célébrait la fête des Lanternes en l’honneur de l’Esprit qui préside au pouvoir céleste.
Le murmure des incantations faisait au-dessus des maisons comme une buée musicale. Dans l’immensité des ruelles entassées sur sa droite, Confucius voyait les temples avec leur couronne de lanternes en verre peint qui avaient l’air de cœurs lumineux où battait le sang des prières. Sur sa gauche se dressait la masse des murailles entourant le palais des Délicieuses Pensées. Ces murailles avaient des lanternes à leur faîte et elles se déroulaient circulairement comme des allées d’étoiles. Des chants d’allégresse partaient des jardins de l’empereur mêlés à la musique des tambours assourdis et des Kins étouffés. Devant lui le fleuve roulait d’innombrables jonques pavoisées qui avaient des voiles doubles, comme des ailes de papillons. Des processions s’en allaient vers les temples, d’autres en sortaient. Et, dans les quartiers populaires, une foule bigarrée, joyeuse, mouvante, ondulait, se pressait, étalait les dix mille visages de la béatitude humaine à laquelle on a ôté le masque du souci.
Confucius ne se sentait pas à son aise. Cette capitale était trop vaste, trop bruyante. Il y regrettait le calme ordonné des villes provinciales. Il y avait trop de barques sur le fleuve trop large. Il avait trouvé Lao-Tseu trop sublime quelques heures auparavant. Il était gêné de sentir sa présence silencieuse derrière la masse des cyprès sombres qu’il apercevait sur l’autre rive. Et le ciel lui-même, dans la clarté rayonnante de la lune, ne lui avait jamais paru si profond, si rempli de mystère, si illimité.
Ayant croisé ses bras sur sa poitrine comme pour serrer plus étroitement en lui sa conviction inébranlable, il formula cette prière :