LES MIROIRS BRISÉS

Penché à l’avant de la jonque qui l’amenait vers l’île des cinq palais royaux, Confucius fronça les sourcils.

— Si l’on veut supprimer le mal, il faut supprimer sa cause, murmura-t-il.

Le désir de la vertu était venu dans l’âme du prince Tin et l’avait envahie entièrement. Il obéissait désormais à son ministre Confucius.

Et comme, ce soir-là, il voulait deviser avec lui sur les réformes à accomplir, il l’invita à marcher un peu avec lui au bord des eaux calmes.

— Nous ne prendrons pas cette allée, dit doucement Confucius. Le parfum des narcisses est trop pénétrant et il invite à la rêverie. L’ombre des canneliers est trop douce et elle invite à la paresse. Sans ombre et sans parfum doit être la promenade des rois.

Et toute la nuit, à la clarté des lanternes, des serviteurs coupèrent les narcisses, émondèrent les canneliers, en sorte qu’au matin il n’en restait plus que les troncs, comme des poteaux mélancoliques.

— Afin de délivrer l’âme en peine du souverain, chaque jour je briserai un miroir, avait dit Confucius à ses disciples. Et ainsi l’illusion mourra et la vérité de la vie apparaîtra.

Et chaque jour, dans le palais des miroirs, le prince Tin vit voler en éclats une des facettes de son rêve. Le visage de la reine Wen-Kiang prit peu à peu pour lui une expression douloureuse et fatiguée, sa forme devint plus vaporeuse, plus ténue. Il semblait qu’elle eût de la peine à apparaître ; elle glissait tristement, devenue timide et fugitive. Lorsque le dernier miroir fut brisé, le prince Tin vit dans un de ses morceaux une reine Wen-Kiang qui n’était pas plus grande que son doigt et qui s’effaçait dans une brume de cristal cuivré.

— Comme je suis heureux, dit-il avec mélancolie, de voir enfin les choses telles qu’elles sont.