Il se plut davantage à écouter les concerts de ses musiciens qui, le soir, jouaient sur le petit lac, entre les cinq palais, dans une jonque tendue de soie.

Confucius donna l’ordre qu’il y eût chaque jour, derrière la soie de la jonque, un musicien de moins.

Le concert s’affaiblit graduellement. Debout, sur la terrasse de son palais, le prince Tin écoutait comment chante la beauté du monde quand elle va mourir.

La lune resplendissait et jamais le printemps n’avait été si beau que le soir où il n’y eut dans la jonque que la voix grêle d’un seul luth. Confucius était venu pour se rendre compte de ce que ferait sur l’esprit du prince le dernier soupir de la musique.

Et les accents du luth unique furent particulièrement étranges et tels qu’on n’en avait jamais entendu de semblables.

Les mandarins de la cour, les gardes, les conducteurs de jonques coururent sur les bords du lac et se rangèrent entre les troncs taillés des canneliers pour mieux entendre. De la ville se détachèrent des barques qui vinrent autour du losange de l’île et demeurèrent immobiles, comme fixées sur le bleu des eaux par le mystère de l’harmonie. Au loin, les rivages de Lou se peuplèrent de formes attentives et comme avides de recueillir des miettes de sons.

Entre les cinq palais, au milieu du losange de la petite île, le solitaire joueur de luth, invisible derrière la soie tendue, chantait la tristesse des beaux visages qui se fanent, des grandes ambitions que l’on n’a pas le courage de porter jusqu’au bout, des amours auxquelles on est infidèle malgré soi. Et il y avait dans cette musique les échos d’une gaîté bizarre et violente, d’une danse un peu insensée qui permettait de croire que cette plainte n’était qu’un jeu.

Le prince Tin était secoué de sanglots et Confucius ne s’expliqua pas tout d’abord pourquoi il revoyait des images auxquelles il ne pensait plus, qu’il avait volontairement écartées. Et, soudain, il reconnut la musique. Il se rappela une froide aurore dans son jardin, il revit son épouse Ki-Kéou violant la règle édictée par lui, méconnaissant la piété filiale, essayant de faire triompher sa fantaisie, de tourner en dérision la sainteté des usages familiaux. Dans cette musique il y avait la fantaisie, la libre allégresse, l’esprit de révolte, tout ce qui était dangereux et haïssable. C’était cet air que jouait Ki-Kéou à l’heure intermédiaire où l’épouse doit reposer encore auprès de l’époux.

Le musicien s’était déjà tu lorsque Confucius songea à donner l’ordre qu’il s’arrêtât de jouer.

— Faites comparaître ce musicien devant moi, dit-il à l’intendant de la musique.