Dans la Chine couleur d’argile poreuse il y a en ce moment deux maîtres parce qu’il y a deux vérités, une qui s’élance directement vers le ciel et une autre qui cherche son aliment dans la terre, une vérité idéale et une vérité de la vie, une vérité du cygne sauvage et une vérité du chien fidèle.

Et c’est pourquoi Lao-Tseu s’est assis sur la montagne et regarde profondément en lui-même, et c’est pourquoi Confucius fait entendre sa parole aux princes et recherche les honneurs pour que soit honorée, à travers lui, la vertu qu’il représente. La vertu qu’il croit représenter, car il n’est pas certain que la méditation du sage ne soit pas seulement une forme philosophique de l’égoïsme.

Dans la Chine couleur d’orge pilé, deux vérités ont été entendues. Le bourgeon continue à naître, les vapeurs continuent à monter dans les canaux des rizières, le martin-pêcheur lisse toujours ses plumes sur le saule, mais plus d’un lettré a laissé tomber son pinceau et a regardé le ciel avec étonnement.

Car c’est un impénétrable mystère qu’il y ait le jour et la nuit, le bien et le mal, la sagesse et la folie, le printemps et l’hiver, le côté pile et le côté face ; un impénétrable mystère qu’il y ait dans la Chine couleur de safran l’homme du pavot blanc et l’homme du pavot noir.

LA MÈRE DE CONFUCIUS ET LA LICORNE

Les esprits raisonnables veulent en vain écarter le merveilleux des événements de la terre. Ils disent que les grands hommes naissent à la manière des autres hommes. Mais d’abord est-ce que tout n’est pas merveilleux, même la simple naissance ?

Le sous-préfet de la ville de Tséou, ayant désiré un enfant mâle, épousa pour l’avoir une jeune fille bien élevée. De cette union sans amour Confucius naquit. Les hommes ne réfléchissent pas à l’étrangeté du phénomène qui fait naître un enfant vivant du rapprochement de deux êtres dans le lit des époux, et ils s’étonnent de choses moins étonnantes.

Le matin de la conception, Tcheng-Tsai, la jeune fille bien élevée, descendait un petit chemin sous des canneliers, en proie aux pensées convenables de surprise et de résignation que les nuits de noces inspirent.

Une licorne sortit d’un buisson de genévriers et s’approcha de Tcheng-Tsai. Elle s’approcha si près que celle-ci enroula un ruban de soie à la corne unique de l’animal. Puis elle voulut la caresser, mais la licorne s’enfuit légèrement et Tcheng-Tsai s’aperçut alors qu’elle avait déposé à ses pieds une petite tablette de jade. Sur la tablette était écrit : « Un enfant naîtra, pur comme le cristal, qui sera roi, mais sans royaume. »

Et, en rapportant la tablette, en cheminant sous les canneliers, Tcheng-Tsai s’émerveillait de ce présage et elle en tirait de la fierté.