Or cette pièce mettait en scène les amours de la reine Wen-Kiang avec un guerrier ridicule qui portait une tête d’âne. La belle Miao-Chen était si délicieuse dans le rôle de la reine que, lorsqu’elle parut, il y eut un frisson dans l’assistance et toutes les lanternes oscillèrent dans l’air comme si les porteurs étaient ivres.

Confucius eut la présence d’esprit de déployer son éventail devant le visage du prince Tin pour lui dérober l’éclat des yeux violets tout en l’entretenant à voix basse des trois villes dont il exigeait la restitution. Ainsi occupé par le jeu de l’éventail il n’écouta que d’une oreille et la pièce était déjà presque finie quand il perçut quelle scandaleuse injure elle constituait par son sujet en même temps qu’un perfide appel à la démence du prince Tin.

Il se leva pour l’interrompre. Mais des rires tumultueux couvrirent sa voix. Mong-Pi, porteur de la tête d’âne, mimait de façon si plaisante la joie d’un guerrier caricatural favorisé par l’amour d’une divine créature que les spectateurs s’asseyaient sur le sol pour rire à leur aise et que les cavaliers de Lou se laissaient tomber de leur cheval en s’esclaffant.

Puis un silence passa soudain et les paroles indignées se figèrent sur les lèvres de Confucius. Miao-Chen dansait. Elle dansait presque nue avec un léger mouvement de ses seins et de ses hanches étroites. Elle avait mis sur son visage l’expression de la plus parfaite pureté en même temps que son corps exprimait le frémissement du désir, l’attente de la volupté. Et à mesure que cette volupté grandissait en elle comme si elle était sortie du plus profond de son corps mince, ses yeux, pareils à l’eau d’un étang un soir d’orage, devenaient plus intensément violets et plus ingénus et elle les fixait, comme il le lui avait été commandé, sur le prince Tin.

Mais en vain. L’éventail de Confucius passait et repassait et tout le temps que dura la danse le sage ministre entretint son souverain des plus graves sujets et occupa son attention.

Or, les fautes doivent être suivies par les châtiments et les forts ne doivent pas supporter l’injure sans devenir faibles. Le Taï-Fou de Lou se tenait maintenant à la droite de Confucius prêt à venger l’injure, et les cuirasses des cavaliers étincelaient circulairement. A peine Confucius avait-il laissé éclater sa colère que le roi de Tsi se confondait en excuses et que le ministre Yen-Ying se tordait les mains de désespoir. Ils n’étaient pour rien dans tout ceci. A leur insu cette pièce avait été représentée. Il ne fallait accuser que d’indignes histrions.

Confucius ne consentit pas à se retirer sans une réparation visible et immédiate. Yen-Ying lui offrit de faire mourir à l’instant toute la troupe des comédiens sur le lieu même où l’injure avait été commise. Confucius trouva, dans son amour de l’humanité, que ce massacre était exagéré et inutile. Il n’exigea que la mort de la femme impudique qui avait dansé. Il savait qu’il détruisait ainsi un des contraires de la vertu, une des formes du mal sous son aspect le plus tentateur, le plus mystérieusement attrayant et le plus détestable.

Quand on vint la chercher, la belle Miao-Chen riait, assise dans la prairie, une tête d’âne sur les genoux et, parfois, elle posait son jeune visage sur l’épaule de son compagnon Mong-Pi. Elle crut qu’il s’agissait de récompenses, de félicitations, et elle tomba à genoux, avec allégresse, toute petite devant l’énorme puissance des hypocrisies royales et des convenances officielles.

Un peu plus tard, Confucius ayant fait signer au roi de Tsi la restitution des trois villes, prenait congé de lui avec mille salutations. Il entendit des cris déchirants et il s’arrêta au moment de monter sur son char.

— Ce n’est rien, dit Yen-Ying. C’est le bouffon Mong-Pi qui pleure la femme qu’il aimait.