— Quels sont les enseignements qui venaient de si haut et de si loin ? demanda Lao-Tseu avec impatience. Sans doute en as-tu été frappé comme par un éclair et es-tu demeuré stupéfait par la révélation de ce qui t’était caché ?

— Il n’en fut rien, ô mon maître ! car ces enseignements, je les connaissais. Ce sont ceux que tu m’as enseignés avec peu de mots depuis longtemps et que tu as enseignés au petit nombre de sages qui sont venus s’instruire auprès de toi. La vérité qui, grâce à ta parole, circule dans l’antique Chine est la même que celle que le Bouddha répand dans l’Inde. Vous enseignez l’un et l’autre qu’il faut vaincre en soi le désir pour échapper au recommencement des vies successives et rentrer dans la béatitude de la perfection qui est au-dessus du bien et du mal et où l’on goûte l’immuable amour. Vous enseignez l’un et l’autre que l’on y parvient par la simplicité des mœurs, l’absence d’orgueil, la méditation solitaire, la recherche du divin en soi-même. Aussi ma joie est grande d’avoir terminé mon voyage afin de m’asseoir à tes côtés et de rechercher l’extase que tu prescris.

Lao-Tseu avait poussé un grand soupir de soulagement. La vérité n’a pas besoin de confirmation, mais l’esprit de l’homme manque tellement de certitude que le plus grand sage est heureux de savoir qu’il y a au loin un sage qui pense comme lui.

LE DÉPART DE SIU-KIA

Quand Siu-Kia eut fait en détail le récit de son voyage, quand il eut mangé et bu, il s’assit pour méditer. Mais Lao-Tseu lui dit :

— Je t’ai parlé de ce singulier pouvoir qui me fait voir à distance ceux auxquels je suis lié par une spirituelle affinité. Or, depuis quelque temps, j’ai la vision d’un homme merveilleux qui a un visage rayonnant, empreint d’une extraordinaire curiosité et des yeux où luit le désir de l’explication. Il est assis au bord d’une mer couleur de saphir, semée de voiles triangulaires ; il y a un temple blanc derrière lui et je vois autour de son large front voltiger des nombres comme des oiseaux mathématiques. Le paysage qui entoure l’homme plein de curiosité me fait augurer, par la netteté de son atmosphère, l’abondance des marbres clairs et la blancheur de peau des femmes, que c’est un paysage des pays d’au delà les montagnes de l’Ouest, d’au delà les royaumes qui sont après les montagnes de l’Ouest ; d’une région où aucun homme né en Chine n’est parvenu. Je suis trop vieux pour aller si loin, mais peut-être toi, qui es jeune et fort et as pris l’habitude des voyages, voudras-tu t’en aller là-bas et t’enquérir de cet homme à l’esprit lumineux comme le ciel qui l’éclaire et de cette science des nombres dans laquelle je suppose qu’il est versé.

A peine Lao-Tseu avait-il dit ces mots que Siu-Kia ramassait son bâton et était debout.

O maître, je vais partir sur-le-champ. Je dois me hâter, car le pays dont tu parles me semble être bien lointain. Je n’en ai jamais ouï parler et il se peut que toute ma vie ne suffise pas pour l’atteindre.

— Peut-être, chemin faisant, reprit Lao-Tseu, obtiendras-tu quelques renseignements sur les sages parfaits, héritiers des secrets perdus des races anciennes, qui vivent aux environs du mont Kouen-Lun, point central de la terre, dans une communauté cachée et dirigent l’humanité par l’effort de leur esprit. Je ne sais pas s’il est possible qu’on les reconnaisse. Je ne sais pas si, comme le sage de l’Inde, ils sourient bienveillamment, ou si, comme le chercheur de nombres d’au delà les pays de l’Ouest, ils ont un regard plein de curiosité. S’il t’est donné de les voir, pourtant, reviens à la hâte vers moi, car c’est au milieu d’eux qu’est le foyer de la vraie lumière.

Siu-Kia sortit du palais des Esprits de la terre et s’éloigna avec rapidité, car il avait des milliers et des milliers de tchang à parcourir, et son premier voyage lui avait fait entrevoir combien la terre est immense.