Dans le massif montagneux qui est au nord du royaume de Lou, son char, traîné par un bœuf, et la petite troupe de ses disciples montés sur des ânes furent arrêtés par une troupe de brigands qui rançonnaient les voyageurs. Mais ces brigands reconnurent Confucius dont la célébrité était immense et dont la pauvreté était légendaire. Ils n’exigèrent rien de lui et de ceux qui l’accompagnaient. Même ils donnèrent aimablement des renseignements au sujet d’un raccourci qui permettait d’éviter une côte au flanc d’une montagne escarpée.
Au moment où les deux groupes allaient se séparer Confucius faillit pousser un cri de surprise. Il venait de reconnaître Mong-Pi dans un des brigands, particulièrement laid et déguenillé. Mong-Pi, chargé d’armes d’une grandeur ridicule, le regardait fixement et il y avait dans son regard un mélange de joie et d’extravagance.
Il éclata de rire et il fit quelques enjambées vers Confucius, les bras tendus et faisant s’entrechoquer les deux larges sabres qui étaient pendus à sa ceinture.
— Je ne laisserai pas passer mon frère sans le serrer dans mes bras, cria-t-il.
Confucius frissonna. Il ignorait la crainte, mais ce qui était scandaleux lui paraissait pire que la mort.
Ses disciples allaient se précipiter. Mais Mong-Pi, arrivé près de Confucius, se baissa, saisit dans ses bras le misérable chien jaune qui était devenu le compagnon fidèle et bien aimé de Confucius, et il embrassa à plusieurs reprises, avec une tendresse fraternelle, son museau souillé, puis il le reposa sur le sol.
Le chien jaune, au lieu de gronder, jappa amicalement et, quand le char de Confucius fut sur le point de disparaître au tournant de la route, il se retourna plusieurs fois vers la silhouette de Mong-Pi qui lui faisait signe, comme s’il avait un regret.
Et, un peu plus tard, Confucius se pencha vers Tseu-Lou, qui était à côté de lui sur le char, et il lui dit en soupirant :
— Je suis triste d’avoir vu Mong-Pi parmi ces brigands. Voilà où conduisent le dérèglement des passions et le désordre de la vie.
Il garda longtemps le silence et il dit encore :