Le groupe s’arrêta à l’angle de la rue Lepic. Je vis qu’on lui disait au revoir avec un respect affectueux et l’homme monta seul et à grands pas, la rue.
Je ressentais pour lui une si grande pitié que je marchais encore derrière lui. Dans la tristesse de ce temps, des inconnus s’abordaient pour se parler avec amitié. Je résolus de lui dire quelques paroles consolatrices. Je me mis à courir un peu, car il faisait de longues enjambées et allait très vite.
La rue Lepic était déjà absolument déserte. J’arrivai presque à côté de lui. Je le regardai et je perçus que gravement, à demi-voix, ayant sur son visage une grande douleur, il chantait :
Trou la la… Trou la la…
Alors, je redescendis en courant la rue Lepic, songeant combien sont divers les moyens d’expression de notre cœur.
LES MARTINI COCKTAIL
Jacqueline a demandé un martini cocktail, elle a pris une paille, elle fixe le verre de ses yeux bleus et elle boit avec lenteur, gravement comme on accomplit un rite.
Il y a de belles choses dans la couleur jaune du cocktail. Il y a la transformation du lieu où l’on se trouve, l’amitié de Mme Germaine, la patronne du petit bar où est servi le cocktail, la satisfaction du chapeau et de la robe que l’on porte, la douceur crépusculaire.
Mais quand il n’y a plus dans le verre étroit qu’un petit rond d’écorce amère et les morceaux de la paille que l’on a cassée dans ses doigts nerveux, on regrette ces belles choses et l’on demande un deuxième martini cocktail.
La couleur du deuxième martini cocktail est plus nuancée que celle du premier, son or est plus ensoleillé, sa saveur est meilleure, le morceau d’écorce amère y est moins amer.