La douleur de ce chant me pénétra et je me hâtai de ressortir. Je m’éloignai. Mais après avoir marché quelque temps, la curiosité me tenailla et je revins sur mes pas. Sans doute, ce que j’avais entendu n’était qu’un refrain familier de ce bar hanté par un monde spécial, que l’on avait dû entonner au moment même où j’étais entré.
Je franchis à nouveau la porte, O stupeur ! dans l’opaque fumée, les mêmes personnages immobiles, chantaient avec mélancolie.
Trou la la… Trou la la.
Était-ce la forme inattendue par laquelle participaient à la douleur générale tous ces êtres ratés, ce rebut du théâtre et de la galanterie ?… Je ne sais. Mais la fumée du tabac, l’odeur, la gravité horrible, l’immobilité de tous les assistants, ce chant incompréhensible, donnaient à ce lieu l’aspect d’un cauchemar.
Je m’assis et je vis à côté de moi un homme âgé qui avait une barbe de plusieurs jours, une redingote noire élimée et un chapeau haut dont la soie était soulevée par endroits et qu’il portait sur le derrière de la tête. Je reconnus à n’en pas douter, quelque ancien grand premier rôle d’une troupe de province.
Je le regardai avec plus d’attention, je vis que de grosses larmes coulaient sur son visage ridé et sur son col usé et trop large.
Mais huit heures sonnaient. La rue retentissait d’un bruit de volets et de devantures qui se fermaient, une patronne blafarde claquait des mains.
La plainte s’interrompit, il y eut des adieux et des mains serrées et tout le monde sortit.
Je suivis au milieu d’un groupe l’homme qui avait pleuré. Il parlait en marchant, raide, un peu voûté, et il faisait de temps en temps un geste trop grand, comme s’il déployait un manteau.
Sa voix était profonde, émouvante et très jeune. Je ne distinguais qu’incomplètement ses paroles, mais je compris cependant qu’il parlait d’un fils unique qui était parti à la guerre et dont il n’avait pas de nouvelles.