— Mais non, la guerre est une manifestation de l’amour.
Un silence s’établit. On attendait une explication. Elle ne se produisit pas.
Jean Noël parla à nouveau :
— Si nous voulons garder la petite somme de sensibilité que nous avons acquise, cette richesse précieuse qui nous fait goûter la qualité des émotions, la beauté des arts, il faut que notre esprit demeure inattentif aux choses horribles de la guerre. Je suis décidé à ne plus lire les journaux et à m’enfuir en courant lorsque je rencontrerai dans la rue quelqu’un qui voudra me faire un récit de bataille. Je veux que les échos des atrocités expirent à ma porte. Je sortirai de chez moi le moins possible pour ne pas connaître davantage que les hommes s’en reviennent vers la sauvagerie de leurs aïeux. Je protégerai mon rêve ancien, je vivrai avec lui seul, je le défendrai contre la tristesse de ce temps. Je suis résolu à ignorer la guerre.
Des paroles diverses et confuses furent échangées sur ce point de vue.
L’homme d’aspect joyeux qui ne fumait pas déclara qu’il avait fait sa demande d’engagement volontaire. Une voix qui sortait de l’ombre dit encore avec autorité :
— La guerre est une manifestation de l’amour.
— Mais pourquoi ? dit le peintre Dante.
Il n’y eut aucune réponse.
Dolly et Polly s’étaient roulées pour dormir dans le même peignoir. J’avais pris la main de Jacqueline, on n’entendait plus que le grésillement de l’opium manié par la femme qui fumait sans cesse.