Pomone nous fit entrer. Sa grand’mère, une très vieille paysanne, était assise dans une rustique salle de ferme devant une grande table en bois.
— Il y a à peine un mois que j’ai quitté Paris, et la vie de théâtre me paraît déjà si lointaine. J’ai voulu me rendre utile. Que pouvait faire une danseuse du Moulin-Rouge ? Je pensais que ce qu’il y avait de mieux, puisque je n’avais aucune capacité pour être infirmière, était de faire sortir de la terre quelques rangs de légumes, de collaborer, pour une parcelle infime, au grand effort général.
Nous nous étions attablés devant des verres de vin rouge que nous avait servis Pomone.
A ce moment nous vîmes plusieurs soldats âgés, des territoriaux gardiens de voie ferrée qui étaient à la porte et se demandaient en nous voyant s’ils devaient entrer.
Pomone rit.
— Ils viennent pour la représentation. Que peut faire aussi une danseuse quand elle a arrosé des choux ou arraché des pommes de terre ? Elle peut danser. C’est ce que je fais pour ces soldats. Je leur donne le soir une représentation. Ils s’ennuient tellement ! Et puis, il y en a qui n’avaient jamais vu de danseuse de leur vie !
Une quinzaine de soldats étaient entrés. Ils étaient timides et parlaient à voix basse. La grand’mère avait ôté les verres et poussé la table.
Pomone nous avait quittés, et nous l’avions entendue monter l’escalier.
Elle redescendit au bout de quelques minutes. Mais ce n’était plus la paysanne de tout à l’heure. Elle s’était maquillée rapidement et elle était en maillot et en tutu.
— Voilà l’orchestre, nous dit-elle en nous montrant un jeune homme un peu bossu. C’est le fils du pharmacien : il a un violon et il joue n’importe quoi pour m’accompagner. Du reste, vous allez voir.