— Il me semble que si j’étais homme, dit ingénuement la grande Lucienne, je ne serais pas de cet avis, et j’aimerais assez qu’il y ait une guerre de femmes, rien que pour penser que quelques-unes de mes bonnes amies partiraient pour ne plus revenir.
— La véritable amitié, reprit Jean Noël, celle qui est noble et grande, ne peut exister chez les femmes qui ne sont liées par des pensées amicales que tant qu’intervient le trouble des sens.
Jacqueline se souleva pour protester. Elle était étendue auprès de moi. Elle avait fumé un peu. Mais au moment où elle allait parler pour affirmer que les femmes étaient susceptibles d’amitié autant que les hommes, elle craignit sans doute la résonance de sa voix et elle s’allongea à nouveau et me dit à voix basse :
— C’est absolument faux. Est-ce que je ne suis pas votre amie ? Est-ce que notre amitié n’est pas basée — comment disait-il ? — sur des affinités morales et non sur des préoccupations charnelles ? Dites ?
J’avais fumé un peu, et c’était là une question bien directe et précise pour quelqu’un qui, dans le crépuscule de la lampe rouge, est étendu à côté d’une femme charmante.
La femme charmante me regardait avec des yeux clairs, sans arrière-pensée, du moins il me le semblait. Son kimono était croisé sur son cou nu, mais pas assez pour ne pas laisser apercevoir la naissance d’une poitrine parfaite.
Je me souvins que Marco était mon véritable ami, je constatai que le regard de Jacqueline était vraiment sans arrière-pensée et je déclarai que notre amitié à Jacqueline et à moi était vraiment pure et noble entre toutes les amitiés et étrangère à tout rêve des sens.
— Merci, dit Jacqueline, un peu sèchement. Vous êtes vraiment mon ami et puis vous savez, vous, combien j’aime Marco.
Et ayant ainsi parlé, sans motif apparent, Jacqueline se rapprocha de moi, si près, si près que je sentis la chaleur de son épaule et de son corps mince contre moi.
Puis elle se détourna et prit l’attitude de quelqu’un qui boude.