Mais non, Jacqueline ne les goûtera pas. Elle dit qu’elle n’aime pas ce tabac et qu’elle ne peut fumer qu’une seule catégorie de cigarettes qu’il faut se hâter d’envoyer chercher.

Ces cigarettes sont les Pall Mall. Et quand la petite boîte est enfin rapportée par la grosse cuisinière de Jean Noël, Jacqueline, avec un sourire de satisfaction, défait le paquet de ses doigts légers, s’enfonce dans le divan au milieu des coussins et jette vers le plafond des spirales de fumée.

Sur le plafond il y a une étoffe persane, un rayon de soleil traverse la fumée qui monte, et le visage de Jacqueline est entièrement renversé.

— Vous rappelez-vous, dit-elle, le déjeuner que nous fîmes ici, il y a deux ans, avec Marco ? Il avait ce complet vert que j’aimais tant, et il me regardait de ses yeux plus ingénus qu’à l’ordinaire dans son visage volontairement rosse. A cette même place il m’embrassait devant vous, et je ne sais plus qui a dit : Ils ressemblent à Paul et Virginie. C’était stupide, mais je me souviens que sur le moment, cela me fit un plaisir très doux.

Jacqueline posa sur un cendrier l’extrémité de sa cigarette dont il ne restait que le petit bout de liège, et il semblait qu’elle suivait dans l’air la vision de Marco en complet vert qui se dissipait avec la fumée.

— Encore une Pall Mall, Jacqueline ?

Il y eut de nouvelles volutes bleues et de nouvelles images dans la chambre.

— Vous rappelez-vous, dit-elle encore, le bal masqué des Mortigny ? Marco avait un costume d’incroyable et il était furieux après moi parce que je l’avais fait attendre au moins une heure, en voiture devant ma porte. C’était encore le temps béni où je le faisais attendre.

Nous répétions tout le temps du bal :

Comme c’est ennuyeux ici. Ce n’est que bien après que nous devions apprendre que nous avions passé là une des plus heureuses soirées de notre vie, Car c’est ainsi pour tous les bonheurs. On les regrette quand ils sont à jamais perdus. Mais quand on les vivait, on disait :