Jacqueline aimait Marco. Elle ne recevait de celui-ci que des lettres rares, brèves et insuffisamment tendres. Soit par dépit, soit par ennui, soit par désir de profiter de la petite somme de joie que la vie nous offre, elle avait résolu de tromper Marco. Elle m’avait choisi parce que j’étais là, sous sa main, parce qu’elle me sentait épris d’elle. Elle me rejetterait ensuite avec horreur, et son amour pour Marco ne serait que plus ardent. Car tel est l’avantage et le défaut en même temps de la tromperie, elle fait mieux ressortir, elle agrandit les qualités de celui qu’on a trompé. Non, assurément, je ne devais pas tomber dans ce piège.

Je m’éloignai rapidement, bien résolu à regagner mon appartement. Je m’arrêtai une seconde pour allumer une cigarette, je considérai un mur plein d’affiches, et voilà qu’un splendide tableau frappa ma vue.

Je voyais, tracé par le pinceau de l’imagination, la chambre à coucher de Jacqueline avec son ordonnance délicate et son désordre intime. Je voyais l’édredon bleu rejeté et pendant au pied du lit et les oreillers creusés. Le visage de Jacqueline était rendu plus charmant par une cernure bleue des yeux, une grande lassitude, elle était étrangement décoiffée et elle reposait auprès de moi.

Je me sentis rougir dans la solitude de la rue. Je ne pensais plus qu’à cette belle image et à la possibilité de la réaliser. Je repris le chemin de la maison de Jacqueline.

Mais, comme je passais boulevard des Batignolles, je faillis buter dans l’obscurité contre des garçons de café qui sortaient à quatre pattes sous la devanture métallique d’un restaurant qu’on fermait. Et parmi eux, il y avait un souvenir. Et ce souvenir se tenait devant moi et m’empêchait de passer.

Jadis, ayant une maîtresse que j’aimais beaucoup, j’étais venu dans ce restaurant avec une autre femme. J’avais passé tout mon temps à énumérer en secret les qualités de ma maîtresse, à la comparer à l’autre femme, et la comparaison avait été tellement écrasante que j’avais été saisi de fureur contre cette infériorité.

Le souvenir d’une soirée odieuse se dressait à mes yeux, disant combien pitoyable avait été le rôle de ce compagnon d’un soir, rôle que j’allais peut-être jouer moi-même.

Je me remis à délibérer.

— Tout est bouleversé et l’univers est dépeuplé par une grande catastrophe. Qu’arrivera-t-il de nous dans quelque temps ? Les règles habituelles de la morale ne comptent plus. Les anciens raisonnements n’ont plus de valeur. Si un plaisir s’offre, il convient de le prendre puisque nous ne savons pas quelles douleurs demain nous réserve. Avec le vent léger de la nuit, il me souffla un goût immense de plaisir. Jacqueline apparut dans ma pensée. Il me sembla que ma bouche allait toucher son rire et ses dents, et je me résolus définitivement à courir chez elle.

Mais j’avais perdu beaucoup de temps.