Maintenant, il n’y a plus d’amis, les thés sont clos, le coiffeur lui-même, cet homme paisible et bavard, est parti pour la guerre et vous avez été obligée de chasser honteusement l’auvergnat barbare qui s’était présenté comme son remplaçant.
Je feuillète le petit carnet de rendez-vous et je regarde les dernières lignes écrites.
Les Luxeuil, six heures ; Bichara, six heures et demie. Puis il y a une page blanche et puis une adresse 50e régiment, 3e bataillon. Ensuite je vois une liste qui reprend. Mais non, ce n’est pas une liste. Lundi : Marco, Marco, Marco, Marco, etc. Et pour toute la semaine, à toutes les pages, il y a Marco. Marco, c’est le nom de celui que vous aimiez, car si occupée que vous soyez, vous aviez encore le temps d’aimer. Vous ne le voyez plus, mais il fallait des rendez-vous à votre inlassable activité, et vous avez pris date avec sa pensée, sur le précieux petit carnet, pour tous les jours et pour toutes les heures.
LE BALAI
Je sonnai à la porte du petit hôtel de Chinette et j’attendis. J’attendis longtemps. Quoi ! Plus un domestique ! la maison était déserte, la maison joyeuse des soupers nocturnes, des bals masqués et des tangos de cinq heures du matin.
Enfin un petit pas retentit au loin, se rapprocha et la porte s’entrouvrit. J’aperçus par la fente de la porte le visage de quelqu’un d’inhospitalier qui n’était venu qu’à cause de la possibilité d’une lettre et d’un télégramme et qui avait bien envie de renvoyer le visiteur importun.
Ce visage était celui de Chinette, mais un visage changé, plus grave, sans rouge et sans mouche.
Je la regardai avec surprise. Dans la maison où elle régnait naguère, n’était-elle plus maintenant qu’une servante ? Elle portait en effet un tablier blanc, elle avait un corsage très simple, ses cheveux étaient tirés, et elle me sembla, avec son délicieux visage, ses pieds infimes qui émergeaient sous sa jupe, quelque moderne Cendrillon qui allait faire le ménage, sur le seuil d’un palais endormi.
Elle me reconnut et j’entrai.
Elle n’avait aucune fausse honte.