— Oui, me dit-elle, c’est ainsi. Plus de maître d’hôtel, plus de femme de chambre, pas même une femme de ménage. Ce n’est pas que j’aie peur de me trouver tout à fait sans argent. Mais comment supporter la pensée de vivre comme par le passé, d’être servie, d’avoir toutes mes aises, quand là-bas il y a tant de gens qui souffrent et qui meurent. Et puis n’est-ce pas affreux, lui qui avait si peu de santé malgré son embonpoint, qui n’allait jamais qu’en automobile, il est obligé de marcher tout le jour, de porter un sac, de préparer sa soupe. Comment doit-il s’en tirer ? Comme il doit être malheureux !

Je savais que Chinette n’aimait pas le banquier avec lequel elle vivait. J’avais été son confident. Elle ne l’aimait pas, disait-elle, parce qu’il était trop blond et trop gros et qu’elle n’avait de goût que pour les hommes bruns et maigres. Elle le trompait avec toute la faculté de tromper qu’elle avait en elle et qui était très grande.

Sans doute mon étonnement se dégagea de mon silence, perça dans la fixité de mon regard.

— Quand je vivais avec lui il m’ennuyait, je ne pouvais le supporter. Son physique m’était odieux. Puis sa richesse excessive mettait une barrière entre lui et moi. Il était comme un témoignage perpétuel de la grande injustice qui fait que les uns sont riches et que les autres sont obligés de peiner durement pour gagner leur vie. Maintenant depuis qu’il est soldat, depuis qu’il risque son existence comme tous les autres, je l’aime. C’est bien de l’amour. Je pense à lui, je lui écris, j’attends ses lettres. Il y avait autrefois entre lui et moi une gêne obscure. Il avait cette sorte de timidité, ce manque d’expansion des gens trop riches. Moi, je gardais auprès de lui toute ma fierté, j’étais sans cesse sur la défensive. Cela a disparu à présent. Je le sens tout près de moi. Nous sommes des égaux, des amants qui sont séparés et qui vivent dans l’espoir de se revoir. De lui, tout m’est cher, et son embonpoint même m’attendrit. N’est-ce pas curieux ?

Je répondis que c’était curieux et pour tout connaître de l’âme de Chinette, je demandai :

— Et Paul ?

Paul était un jeune comédien que Chinette disait aimer avant la guerre.

Elle fit la moue.

— « Oh ! lui, je ne sais pas. Mais il est jeune : il se débrouillera. Je ne le plains pas. »

Elle se tut un instant pour permettre à l’image de Paul de s’écrouler à tout jamais dans l’abîme où vont les amants oubliés, et elle reprit :