— J’aurais voulu travailler, souffrir comme tout le monde. Mais que peut faire une femme ? J’ai bien essayé d’aller dans les hôpitaux, il fallait passer des examens, il y avait trop de bonnes volontés et on a refusé mon concours. Alors je suis rentrée chez moi et je me suis dit que je mènerais ici la vie exemplaire d’une pauvre femme. Je travaille depuis le matin. Dans une petite robe de rien du tout je vais au marché. Je prépare mes repas. Je fais ma chambre, je balaye ma maison et je lave le corridor. Le soir je dépose dans la rue les ordures. Et dans le grand lit où je me couche, très fatiguée, dès neuf heures, je savoure une solitude qui ne me pèse pas.
Je sentis que, parmi les meubles dont on voyait les pieds d’or passer sous les housses et qui étaient comme des seigneurs sous des robes de moine, je représentais un élément mondain un peu choquant. Le seul fait de connaître Paul et d’y penser rendait ma présence difficile à supporter longtemps.
Je me levai pour partir. Chinette m’accompagna dans l’escalier et machinalement elle prit au passage le balai qu’elle avait dû déposer au moment où j’avais sonné. Elle me tendit sa main gauche et, de la droite, elle le souleva avec une sorte de noblesse.
Ce balai, c’était pour elle l’arme qui allait la défendre, lui permettre de traverser, sans être humiliée par sa conscience, avec l’orgueil intime qui fait patienter cette période malheureuse de la vie. Je regardai sur le seuil le bel ovale de son visage un peu triste mais résolu, ses cheveux blonds tirés, son tablier de soubrette et je saluai cette héroïne ignorée qui combattait la destinée avec un balai.
TROU LA LA…
Je m’élançai à travers Montmartre, dans l’espérance d’un visage connu, d’un être avec lequel j’aurais pu échanger des paroles quelconques.
La nuit tombait sur les terrasses des cafés ou les hommes lisaient avec fébrilité les journaux. On causait aussi par groupe avec animation et je remarquai que les hommes barbus ou qui portaient de longs cheveux avaient conquis soudain une plus grande importance, étaient entourés d’une sorte d’auréole. Les faces rasées au contraire glissaient dans la foule avec insignifiance, essayaient de se dérober à un vague mépris des passants.
Je me précipitai sur la place Clichy et cherchai sur le trottoir qui fait l’angle de cette place et de la rue de Douai.
Là, depuis des années très nombreuses, à quelque heure du jour ou de la nuit que je sois passé, à midi, allant déjeuner dans un restaurant de l’avenue de Clichy, à quatre heures du matin, sortant, l’esprit trouble, de chez le peintre Dante, l’hiver, dans la neige, l’été dans la solitude morne des vacances, j’avais toujours vu, immuable, bravant le fracas des automobiles et le regard des agents, une femme très âgée, presque sans forme, avec des yeux atones, n’ayant pour lumière que l’éclair d’une clef qu’elle tenait à la main, j’avais toujours entendu sa voie indifférente et éraillée murmurer à mon passage :
— Viens-tu, mon chéri ?