— Nous toucherions alors à la fin de l’humanité, mais ce serait une fin splendide. La race s’épurerait et diminuerait.
Le travail ne serait presque plus nécessaire, car les hommes seraient très peu nombreux et les réserves suffiraient à les nourrir. Parfois un enfant naîtrait encore. Sa rareté le rendrait plus précieux et plus affiné. Il serait accueilli comme le témoin attardé des choses finissantes. L’humanité s’éteindrait dans une apothéose d’intelligence et pourrait peut-être atteindre en mourant, ce pourquoi elle est née, son maximum d’amour et de supériorité.
La petite Marcelle se souleva et dit :
— C’est absurde. C’est parce qu’il y a une très grande quantité d’hommes que l’on a des chances d’en trouver de temps en temps un d’une intelligence agréable et d’un physique à peu près possible.
— Je fais partie de cette humanité grossière qui pense qu’il faut avoir beaucoup d’enfants, dit la grande Lucienne.
Alors, malgré que ses paroles n’avaient aucun rapport avec ce que l’on disait, Jacqueline, sous un kimono qu’elle avait à dessein choisi de couleur sombre, pour être en deuil, même dans l’intimité de la fumerie, prononça :
— En somme, pendant la guerre, ce sont les hommes qui sont favorisés et les femmes qui sont à plaindre. Les hommes ont la chance d’avoir une vie variée, de partir, de voir la nouveauté des combats, même de mourir. Ils passent dans des costumes bleu de ciel, enveloppés d’une auréole héroïque, ils sont admirés et choyés. Mais nous, soit que nous soyons livrées à nous-mêmes loin de celui que nous aimons, soit que la mort nous en ait privées à jamais, nous ne jouons aucun rôle, nous sommes condamnées à une attente insupportable et nous nous trouverons un peu plus tard infiniment trop nombreuses devant des hommes dont la guerre aura fauché le meilleur par le nombre et par le choix.
— Les femmes sont restées au foyer. Elles font des vœux pour que les hommes vivent, dit Dante. Mais au loin les hommes meurent. Le sage pensera que les femmes ont la meilleure part.
— Nous mourons un peu chaque jour, reprit Jacqueline, de la mort lente de l’énervement et de l’espoir inutile, et nous mourrons davantage après la guerre de la joie déçue, du temps perdu et de la vieillesse qui viendra plus vite à cause du mal que nous aurons à aimer.
— Pour moi, ce qui m’a le plus rempli d’étonnement durant la guerre, dit Jean Noël, c’est la prodigieuse facilité que les femmes ont, sinon à oublier, du moins à jouir de la vie comme si elles avaient oublié. La puissance merveilleuse du plaisir est invincible en nous. A peine sommes-nous abattus par une grande douleur, qu’un désir de joie physique, de joie grossière se lève dans notre âme, et ce désir est d’autant plus grand et d’espèce plus commune que l’ordre de la douleur est plus élevé. Cela s’applique davantage encore aux femmes qu’aux hommes.