« Tenez, allez donc au Bois un matin et montez l’allée des Acacias. Vous y verrez passer comme jadis de délicieuses silhouettes de Parisiennes. Suivez-les quelques instants, vous verrez qu’elles marchent avec la même légèreté, que leur petite toque s’enfonce aussi élégamment dans leurs cheveux, que leur maquillage est parfait, que leurs bas sont de soie, que leurs jupes sont courtes à souhait, selon la mode nouvelle, et laissent voir leur cheville. Parlez-leur. Interrogez-les. Elles ont toutes une grande blessure au cœur, un grand chagrin qu’elles racontent longuement, mais vous pouvez les inviter pour le thé, pour le dîner, pour le théâtre. Une immense avidité de plaisir les possède. Elles ont besoin de courses en auto, de papotages dans des réunions d’amies, de frémissements de robes dans des restaurants à la mode. Demandez-leur ce qu’elles ont pensé et ce qu’elles ont fait depuis la guerre. L’évolution a été la même pour toutes et vous voyez que leur pensée a changé en quelques mois à peu près comme ont changé autrefois leurs rêves de jeune fille. Elles ont commencé par des projets d’économie, de robes montantes, de vie austère. Ainsi dans les pensionnats, jadis, elles décidaient d’entrer au couvent, de vouer leur vie à la religion. Elles ont voulu vouer le temps de la guerre à une chaste et religieuse attente. Mais, de même qu’aux jours de l’adolescence, il a suffi d’un visage rencontré, d’une musique entendue, pour que les résolutions s’évanouissent.
Je me souviens qu’allant voir un de mes amis, dans sa propriété, aux environs de Paris, je vis s’envoler à mon arrivée, sur le seuil de la maison, de merveilleux oiseaux. Ils étaient d’une blancheur immaculée et tous avaient, sur leur gorge frémissante, à la place du cœur, une large tache couleur de sang. Je pensai un instant que, blessés à mort, leurs plumes vibrantes et leur petit corps traversés par quelque arme invisible, ils allaient expirer sous mes yeux. Mais non, ils volaient de ci de là, et ils revinrent bientôt picorer paisiblement, malgré leur splendide blessure, les mies de pain que leur jetait mon ami.
« C’est une espèce, me dit-il, que l’on appelle les colombes poignardées. On dirait que ces colombes perdent sans cesse leur sang, mais elles vivent davantage en général que les autres oiseaux de la famille des pigeons. Les colombes poignardées ! Voyez la beauté de leurs ailes, la légèreté de leur vol, et comme le ciel est embelli quand elles le traversent. »
Il me semble que beaucoup de femmes sont pareilles aux colombes poignardées. Elles picorent de ci de là, elles ont une grande blessure qui saigne, mais elles sont très blanches et très belles et peuvent voler très haut.
FIN
TABLE
| Eloge de l’Infidélité. — En manière de préface. | [1] |
| En ce temps-là. | [11] |
| Le petit Carnet. | [19] |
| Le Balai. | [25] |
| Trou la la… | [37] |
| Les Martini Cocktails. | [51] |
| Ce qu’a dit le Boudha aux yeux d’or. | [59] |
| Paroles dans la fumerie. | [71] |
| La Psychologie des lettres. | [87] |
| L’Héroïsme de la chasteté. | [99] |
| Chez la voyante. | [111] |
| La Danseuse. | [128] |
| De l’Amitié. | [133] |
| Souvenirs. | [143] |
| Les Pall Mall. | [159] |
| Défauts et qualités. | [171] |
| Le Mystère de l’hésitation. | [179] |
| Influence du dépôt sur l’amour. | [193] |
| Forme nouvelle de la camaraderie. | [207] |
| En écoutant des mules qui tombent. | [217] |
| Intervention de la destinée. | [225] |
| Différentes manières de mourir. | [231] |
| Paroles dans la fumerie. | [239] |
Imp. Renaudie, 13, rue de Sèvres. — Paris.
“L’ÉDITION” — 4, Rue de Furstenberg. — PARIS
COLLECTION IN-12 A 3 FR. 50