— La voici donc détruite par la redoutable épée d’un dieu de l’Occident, la bête impure venue des îles de la mer ! Puisse ton sang venimeux étouffer ta race, démon subtil et pervers, plus implacable que Niroudi qui régit le Sud-Ouest, plus rapide que Garouda aux ailes de milan, pernicieux à l’égal des Asouras, capable de dicter la loi, en enfer, à Yama lui-même ! Te voilà donc et sans force et sans voix, toi à qui l’on livrait les vierges tchatrias, en cette nuit solennelle où les cruels prêtres de ce temple fêtent la victoire de Parassourama, leur vengeur !… Tu ne te réjouiras plus dans l’opprobre, tu ne chanteras plus la chanson des larmes ! Bourreau des femmes, tu ne broieras plus les membres délicats, tu ne lacéreras plus de ta griffe immonde les corps sans tache, maudit, esclave de la nuit, père de l’épouvante !
Et, non contente d’injurier la brute expirante, elle voulut la piétiner. Me plaisant à flatter son caprice, je l’enlevai à force de bras jusqu’à la bonne hauteur, et son pied fièrement cambré foula la masse rousse qui pantelait au fond du cloaque. Et Souriadévi cracha sur le cadavre, et la princesse Mangamalle voulut cracher aussi. Cette matinée aura compté dans la vie de mes amies indiennes.
Et, sans cesse, lorsque nous nous fûmes remis à marcher, toutes deux se retournaient, jetant l’anathème vers le porche bas où les corneilles se pressaient avec des croassements de joyeuse impatience. Un accident de terrain nous cacha enfin le portique du grand singe.
XI
Entre les parois rocheuses et abruptes, nous continuâmes d’avancer dans cette vallée sans issue. Nous descendîmes une pente douce qui mourait au bord d’une rivière large et rapide. Les rives coupées à pic la dominaient de toutes parts, et de l’autre côté se dressaient les remparts de la ville. Je les reconnaissais bien, avec leurs créneaux taillés en amande, et aussi la porte avec ses châteaux terrassés, cette même porte que j’avais forcée dans la nuit. Sous cette porte, deux éléphants superbement harnachés recourbaient leur trompe. Un palanquin drapé de damas cramoisi se balançait sur leur dos, et les cornacs, assis entre les oreilles, étaient vêtus, l’un de rouge et de blanc, l’autre de drap d’or et de soie bleu turquin. Des soldats se pressaient sur le pont-levis, les uns à pied, avec des épées, des épieux et des rondelles, les autres à cheval, la lance sur l’étrier et le long cimeterre battant la cuisse. En avant, quelques personnages, à l’ombre d’un parasol, tenaient la main au-dessus des yeux pour voir plus loin et s’abriter du soleil. Tous paraissaient attendre, dans la direction de la rivière, quelque chose d’important. C’était de nous, certainement, qu’on se mettait en peine. Encore quelques instants, et le rajah nous prendrait sous sa protection.
A cet endroit où les rochers ne surplombaient pas l’eau en falaises, une large dalle de marbre formait palier à un bel escalier dont les petites vagues argentées baisaient le pied humide. Une barque se berçait au remous, et un homme, la rame au poing, manœuvrait pour demeurer en place. Ainsi nos tribulations avaient pris leur fin. Il ne nous restait plus qu’à monter dans l’esquif et à passer sur le rivage opposé.
Mais, quand nous fûmes au pied de l’escalier, la barque, à mon grand étonnement, s’éloigna du bord, et le batelier, une fois au milieu de la rivière, engagea avec Souriadévi une conversation dans un dialecte à moi inconnu. Bien qu’ils criassent à tue-tête, il m’était impossible de comprendre un mot. Et pourtant j’entendais et je parlais à merveille le langage des Indiens du Sud, depuis quatre années que je vivais parmi eux. Au ton de colère sur lequel parlait Souriadévi tout d’abord, fit bientôt place celui d’un profond abattement.
— Ce misérable marinier, me dit-elle, prétend n’obéir qu’à l’ordre d’emmener la princesse. Les prêtres du temple lui ont défendu de se charger de nous, car nous leur appartenons, et ils ont le devoir de nous punir… Et, d’ailleurs, les paroles de cet homme sont autant de mensonges. Une fois qu’il aura Mangamalle dans son bateau, il s’empressera de la rendre aux brahmes… Nous ne sortirons jamais de ce lieu maudit, à moins d’un prodige…
J’essayai de lui prouver que les gens du rajah allaient, sans tarder, nous porter secours. Ils nous avaient aperçus, bien sûr, et une barque traverserait l’eau… Souriadévi, haussant les épaules, m’interrompit :
— Ton erreur est profonde, étranger. Tu ne sais pas lire dans le cœur des hommes de ce pays, qui abondent en iniquités et en perfidies. Insensé que j’aime, cesse de te flatter d’illusions puériles ! Aucun d’eux ne se risquerait à passer la rivière sacrée, car il perdrait aussitôt sa caste et serait rejeté dans le peuple des parias !… Si quelque musulman, d’aventure, se trouvait parmi eux, peut-être entreprendrait-il de nous sauver, par amour du lucre !… Mais les autres l’empêcheraient de parvenir jusqu’à nous !…