En cette année 1529, qui était la vingt-huitième de mon âge, je me trouvais errant dans les Indes orientales et en proie à une si dure misère qu’à l’exception de mes armes je ne possédais rien ; car, de mes dettes, au contraire de bien des gens, je n’ai jamais tiré sujet d’orgueil. Logé, la plupart du temps, à la belle étoile, nourri de vent, j’allais, plus maigre que les corneilles qui abondent en ces contrées, et je les valais en noirceur. Les proies étaient rares. La fortune, qui, ainsi que je l’ai déjà dit, ne se lassa jamais de m’humilier de ses bienfaits, pour, sans doute, se donner ce plaisir de me les reprocher quand je les avais perdus, la fortune, donc, mit sur mon chemin un tyranneau de Golconde ou de quelque autre pays voisin. Ce musulman désirait vivement s’emparer de la capitale d’un rajah — un chef, dans le langage des païens — de Vijianagar.

De ces villes ou de ces régions ne m’obligez pas à vous tracer un fidèle tableau. Il y a si longtemps de tout cela que je crois, en vérité, qu’il n’en subsiste plus même la place. Quoi qu’il en soit, ce Maure m’engagea à son service et me confia le commandement d’une centaine de cavaliers. La solde m’était payée exactement. J’avais des chevaux, des domestiques sans nombre. Quant aux femmes, je n’en manquais certes pas. En prenait qui voulait, et dans les temples des faux Dieux et ailleurs. Notre conduite était la même chez les amis ou les ennemis.

Lorsque nous investîmes la ville du païen adorateur des idoles, nous en trouvâmes les défenses extérieures à ce point fortes que nous fûmes d’avis de tourner le dos sans tarder. Me souciant moins de la gloire que du bel argent, j’avais pu déjà réaliser des économies considérables. Et je songeais, avant tout, — qui ne m’approuvera ? — à les mettre en sûreté derrière des murs aussi solides que ceux dont nous étions les peu déterminés assiégeants.

Cependant, appelé au conseil de guerre, — tant ces Maures et autres indigènes nourrissent de confiance en nous autres, hommes de l’Occident, — j’opinai dans ce sens qu’on pouvait tenter toujours un assaut. Le prince mahométan adopta mon idée sans deviner mes raisons. Mon intérêt était de faire durer la guerre pour être payé plus longtemps. Sachant combien sont longs à se décider ces Orientaux indécis, je me réjouissais à l’avance des délais qu’ils apporteraient à aborder une pareille entreprise. D’ailleurs pouvais-je croire que nous emporterions de haute lutte une enceinte défendue par plus de cinquante tours, sans compter les courtines crénelées, les ravelins et autres ouvrages, sans compter surtout les fossés larges et profonds, où des crocodiles gigantesques nageaient à l’instar des grenouilles qui s’ébattent dans les bassins de notre potager ?

Tout arrive, pourtant, ainsi que dit l’auteur dont j’ai oublié le nom. Un certain soir, l’assaut fut donné par nous, et j’emportai, à moi seul, les avancées de la porte principale. J’avais charge de garder l’avenue de cette porte et de passer au fil de l’épée les fuyards qui tenteraient de sortir par cette voie. Mais, quand je crus comprendre que les nôtres avaient escaladé les remparts du quartier opposé, — supposition d’ailleurs entachée d’erreur, — je me sentis étrangement désespéré à l’idée de tout ce butin qui allait m’échapper.

— « Garder une porte est bien, me dis-je ; l’enfoncer est mieux ! Et, après, chacun pour soi ! La ville gagnée est au premier occupant. »

Mes soldats n’eurent pas besoin d’être prêchés longtemps pour entendre. Pleins de confiance dans ce blanc sage et audacieux qui les avait toujours commandés sans qu’ils eussent beaucoup à obéir, ils mirent pied à terre et jurèrent de périr à mes côtés. Je me fis déchausser les éperons, et, la bourguignote en tête, la rondache au bras, l’épée à la main, je montai à l’assaut de cette porte que nos esclaves eurent tôt jetée à bas à coups de hache, les défenseurs s’étant enfuis dès que mon visage leur apparut.

Taillant du cimeterre dans cette foule éperdue, mes Maures se dispersèrent par la ville, et je demeurai presque seul. Je retrouvai bientôt une partie de mon monde occupée à maltraiter un malheureux, fou de terreur, qui se débattait en invoquant Isaac et Jacob. Ce juif infortuné ne m’eut pas sitôt aperçu que, échappant à ses persécuteurs, il roula comme une boule jusqu’à mes pieds. Les serrant au point que je sentais l’étreinte de ses doigts noueux à travers le cuir de mes bottes, il criait, avec des sanglots capables d’attendrir les rocs mêmes de l’Inde :

— Salam ! Salam ! Seigneur Gianbattista, protecteur du pauvre, sauvez-moi de la mort ! Sauvez ma famille et ma maison ! Seigneur Gianbattista, vous êtes mon père, vous êtes ma mère !

Puis, se redressant sur les genoux, il chuchota rapidement :