Et Nicolas, pantelant, hors de lui, pensa tomber de son haut, car à cette fenêtre il avait cru reconnaître la demoiselle. Assise sur la banquette de l’appui, elle lui tournait le dos, ou à peu près. Une corbeille de linge était posée près d’elle, et, au mouvement que la jeune fille faisait pour tirer une pièce de toile, son profil se détachait nettement sur le fond bleu d’un rideau.

Oui, c’était bien elle ! Et les gémissements, les jappements de joie étouffés de Miraut prouvaient qu’il reconnaissait sa maîtresse. Mais Monette ne regardait pas du côté de la ruelle. Tout entière à sa besogne, elle ne levait point les yeux. Alors Nicolas poussa un appel discret, une note longuement modulée qui lui servait à correspondre naguère avec son amie, quand ils étaient chacun sur le bord opposé d’un étang dont les hauts roseaux les cachaient entièrement l’un à l’autre.

Monette tressaillit, tourna la tête, poussa un cri, et Miraut aboya fortement.

A ce même moment Nicolas, qui agitait son chapeau, vit une femme toute en taffetas noir, le nez chaussé de lunettes, avec une perruque rousse frisée à menues boucles, se pencher à la croisée. Monette disparut. La fenêtre fut poussée, et Nicolas ne vit plus que les petits vitraux à lentilles verdâtres.

La pauvreté de cet accueil ne réussit pas à l’attrister. De ce simple garçon le bonheur gonflait le cœur à le rendre léger comme la plume. Quand Nicolas se remit à marcher, il lui semblait que ses pieds ne touchaient plus la terre.

Respirant bruyamment, il se frotta les yeux, puis se pinça le bras afin d’être bien sûr qu’il ne rêvait pas éveillé. Les caresses de Miraut bondissant autour de lui avec une vivacité folle suffisaient à lui prouver que tout cela était très réel et qu’il ne s’agissait point de quelque vaine apparition. Nicolas reprit vite son sang-froid. Devant cette fenêtre fermée, il ne crut ni utile ni prudent d’insister. Toute démarche inconsidérée pouvait compromettre, et peut-être irrémédiablement, l’avenir.

La demoiselle était retrouvée. Là était le point principal. Pour le reste, lui, Nicolas, s’en remettrait à ses protecteurs. Il essayerait d’abord de rejoindre Monette, au moins de lui parler. S’il ne pouvait y réussir, M. d’Oultry, Mme d’Aronville, sauraient bien y mettre ordre. Pour aller au plus pressé, il fallait apprendre le nom des gens qui occupaient cette maison d’aspect tant inhospitalier et de celle-ci étudier dans le détail les particularités et les approches.

Nicolas, qui avait recommencé de marcher pour ne pas attirer l’attention, eut soin, quand il passa une seconde fois devant la petite porte, de ne pas regarder de ce côté. Mais, tout en s’avançant, le nez en l’air, il distingua très bien deux visages collés contre l’ouverture grillée percée dans le panneau. Il reconnut même le museau de fouine et les besicles de la dame à perruque rousse. La seconde figure montrait un teint olivâtre, un nez crochu, des moustaches noires relevées jusqu’aux yeux.

Tranquillement, Nicolas remontait la ruelle déserte, Miraut folâtrait devant lui, tenant entre ses dents un débris de bois. Commençant entre deux murs, cette ruelle se continuait parmi des haies d’aubépine derrière quoi s’étendaient des vergers et des prairies coupées par un ruisseau bordé de saules, puis elle tournait pour finir en cul de sac par un retour sur sa droite où l’hôpital commençait.

Nicolas reconnut que le verger de gauche semblait prolonger le jardin qui entourait la maison où il avait vu Monette. Une brèche s’ouvrait dans la haie. Il eut bien soin de ne pas se risquer par là. Rappelant Miraut, il passa avec lui par une large trouée de la haie de droite, pénétra dans la prairie. Tout en marchant obliquement, il pouvait, sans trop tourner la tête, voir venir qui le suivrait. Bientôt il fut assuré que quelqu’un marchait derrière lui.