Je n’étais pas assez ignorant des choses de l’Inde pour rejeter parmi les fables grossières les propos mystérieux de cet hôte de hasard. Mais il me fallait quelque apparence de garanties. Azer m’en fournit. Et la meilleure de ces garanties, comme il me l’expliqua, était que lui, homme de confiance du prince qui attendait tout de mon audace, allait me mener auprès de son maître.
— Et puis, dit-il pour conclure, n’oubliez pas que vous êtes mon débiteur, seigneur Gianbattista. Je vous rappellerai même que quatre mille cent quarante roupies que je vous prêtai, il y aura tantôt deux ans, en font bien six mille, et… Ne vous fâchez pas, protecteur du pauvre, J’embrasse vos genoux !… Vous êtes mon père !…
II
Le juif m’enveloppa d’une pièce de toile qui me recouvrit de la crête de ma bourguignote jusqu’aux talons. De ma personne on ne distinguait plus que les yeux. Je tenais mon bouclier serré sous le bras gauche, mon épée ramenée sur le sein. Ainsi ressemblais-je à un Hindou courant vers un temple avec un plateau dissimulé sous ses pagnes.
Nous sortîmes comme la lune se couchait à l’abri d’un gros nuage noir. Personne ne s’occupa de nous, car les rues étaient désertes. Les curieux de la ville, en quête de nouvelles, avaient reflué vers le centre. Par des chemins à lui familiers, Azer, tel un rat vêtu de blanc, rasait les murailles et me guidait par le dédale des bazars. Des chiens errants venaient flairer nos jambes, et le juif lapidait cette vermine nocturne avec des fragments de briques. A travers les treillis de pierre, les verres de couleur laissaient filtrer une lumière irisée qui se jouait sur les façades sombres. Nous entendions des caquetages de femmes. Parfois une face encadrée de bijoux, casquée d’or, apparaissait entre les volets. Des voix douces nous appelaient. Des bras chargés d’anneaux luisants et sonores semblaient sortir des maisons et des rires frais voltiger sur nos pas.
Je me serais bien arrêté dans ce quartier solitaire dont un canal délimitait les confins. La vie est si courte que tout ce qui peut l’adoucir ne devrait jamais être négligé. Mais, pareils à ces officiers auditeurs qui ont pour mission de pourchasser les traînards, Azer m’emmenait tout en s’excusant sur la nécessité et l’heure. Et je le suivais sans m’associer aux malédictions qu’il proférait, sourdement, contre les prêtresses du plaisir.
Bientôt nous atteignîmes une maison dont les lumières palpitaient sous les manguiers, les tamarins et les figuiers, sous d’autres arbres aussi que chargeaient des fleurs jaunes, rouges et violettes, plus larges que des assiettes. On nous introduisit dans une sorte de jardin entouré d’arcades. A notre approche, une nuée de femmes fondit, se dispersa dans la vibration de joyaux et d’écharpes de soie qui bruissaient encore dans l’ombre après qu’elles étaient parties. Des jeunes hommes, vêtus de tuniques roses et de caleçons incarnadins, s’inclinaient sur notre passage. L’un d’eux reçut la pièce de toile dont on me débarrassa fort civilement à l’entrée d’un second jardin. Là, des jets d’eau bondissaient pour retomber en pluie dans leurs vasques de marbre. Une fraîcheur délicieuse régnait. Des rosiers grimpants tapissaient les murs. Et plus de dix lampes nous éclairaient sans que leur flamme vacillât, abritée qu’elle était dans une capsule de verre.
Sur un tapis, que je pris d’abord pour un parterre tant les fleurs et les feuillages qui l’ornaient de broderies étaient d’un parfait travail, un petit personnage se tenait assis à la façon d’un tailleur. Son teint était bronzé, son habit de mousseline plus blanc que le crépit des cloîtres qui s’étageaient autour de nous. Son turban, plus vaste qu’une citrouille, se sommait, au droit du front, d’une topaze plus grosse qu’un œuf — il m’en souvient parfaitement — et d’une aigrette très haute. En travers, sur ses cuisses, un cimeterre reposait, garni d’or, de rubis et d’escarboucles qui étincelaient sous les rayons des lampes, mieux qu’en plein midi.
A ce grand de la terre indienne on ne parlait qu’à genoux. Mais, en mon honneur, apparut une manière de trône que portaient quatre serviteurs semblables à des rois, tant on avait peu ménagé le velours noir, le drap d’or et les orfrois pour les vêtir. L’un tint mon bouclier ainsi que l’officiant fait du Corpus Domini ; l’autre se chargea de mon casque ; un troisième serra mon épée engainée entre ses bras ; un quatrième époussetait avec une queue de cheval la poudre qui souillait mes pieds, cependant que deux encore, me soutenant respectueusement les coudes, m’invitaient ainsi à m’asseoir. Entouré de chasse-mouches, sans cesse en mouvement pour nous faire goûter un air plus vif, j’écoutais le prince parler.
Gravement, comptant ses paroles, il m’apprit ce qu’il attendait de moi :