Ses soupçons et ses doutes sur la famille de Cérignan passèrent pourtant dans mon esprit. Cet enfant que son père et sa sœur, sa mère peut-être, ne quittaient pas de l'œil, comme s'ils eussent craint qu'il ne vînt à dévoiler quelque secret d'État; cette recommandation de Cambacérès, qui n'avait pas la réputation d'être des plus républicains, leur embarquement par-dessus le bord, l'air profond et mystérieux du capitaine quand on le questionnait sur ses trois passagers, l'adresse toute particulière avec laquelle mademoiselle de Cérignan savait éluder une question indiscrète ou détourner la conversation, mille choses me donnèrent à penser que ces gens-là avaient une mission secrète, ou que la jeune femme cachait sa maternité en se rajeunissant.
La veille de notre débarquement, je surpris le petit Louis perché dans le bastingage à l'avant du navire, et regardant le rivage d'Afrique qui se dessinait déjà à l'horizon. Mademoiselle de Cérignan lisait au pied du grand mât.
—Nous voilà bientôt arrivés, dis-je à l'enfant.
—C'est donc l'Égypte ce qu'on voit là-bas tout blanc? dit-il d'un air triste; je voudrais déjà y être, je m'ennuie tant, ici!
—Je le crois bien! Vos parents vous gardent à vue comme un prisonnier.
—Pourquoi dites-vous ça? reprit-il avec un regard inquiet, je suis parfaitement libre!
Puis il baissa les yeux, se tut, comme s'il en eût déjà trop dit, et se sauva dans sa cabine sans être vu de mademoiselle de Cérignan.
Un instant après elle passa devant moi.
—Vous cherchez votre fils? lui dis-je, et aussitôt, je me mordis la langue, honteux d'avoir cédé à ma préoccupation sur son compte.
—Mon fils! dit-elle en me regardant avec stupéfaction.