J'accompagnai souvent dans ses tournées archéologiques mon ami Morin et parfois le naturaliste Geoffroy-Saint-Hilaire, avec lequel j'allais ramasser des insectes, tirer des oiseaux et des chauve-souris ou pêcher dans le Nil.
L'accoutrement de ces messieurs était des plus bizarres: c'était un mélange des modes orientales et occidentales; l'un portait un de ces vastes pantalons mameluks avec une petite veste de toile blanche, un chapeau de paille à larges bords, un sabre turc au flanc; l'autre avait pris le pantalon de coutil rayé de nos grenadiers avec le caftan léger des cophtes, la casquette à visière démesurée des voyageurs anglais et le fusil en bandoulière. Ils se faisaient suivre de trois ou quatre fellahs et d'autant d'ânes pour porter leurs instruments, leurs récoltes et leurs provisions. C'est en leur compagnie et au milieu des ruines de Thèbes, au pied des statues de Memnon, que j'appris en même temps la déclaration de guerre de la Sublime-Porte et l'expédition de Bonaparte en Syrie. Marcher sur Constantinople en s'emparant de l'Asie Mineure était la meilleure réponse à rendre au sultan.
J'étais transporté d'admiration pour Bonaparte, et dans mon enthousiasme, je me tournai vers les blocs de soixante pieds de haut, en leur disant:
—Colosses de granit, images de grands rois qui ne sont plus, vous qui courriez à la conquête des peuples d'Asie et d'Éthiopie avec des millions d'hommes, des milliers de chariots montés par des milliers de guerriers, et des engins de guerre qui couvraient des lieues de terrain, vous êtes bien petits auprès de ce général d'Occident qui, avec une poignée de soldats, a délivré votre pays de l'esclavage et va porter la lumière et la liberté aux peuples de l'Asie.
Deux nègres que Morin avait pris à Esnèh pour conduire son âne et porter son bagage, me regardèrent avec épouvante, et l'un dit à son compagnon:
—Le français parle avec les idoles!
—Oui, repris-je, et je somme Chamâ de me répondre, puisqu'il parle, lui aussi, quand le soleil se lève.
Ils prirent la fuite en se bouchant les oreilles et sans regarder derrière eux.
Nous apprîmes bientôt que Mourad, après avoir trompé la vigilance du général Belliard, laissé à Syène pour le maintenir en Nubie, était rentré en Égypte. Un jour, on le disait dans la grande oasis, le lendemain à Syout. Il était beaucoup plus près que nous ne le pensions.
Un matin, on vint avertir le général Davoust qu'il était aux environs de Thèbes, où il attendait le sherif Hassan-Bey, qui lui amenait un contingent d'Yambos et d'Arabes de la Mecque.