Les mameluks de Malek et mon régiment furent envoyés pour empêcher la réunion des forces ennemies. En arrivant près des ruines de Medinet-Abou, nous vîmes défiler au loin les convois et la cavalerie de Mourad.
Dès qu'il nous aperçut, il fit enfoncer ses chameaux dans le désert et lança ses mameluks sur nous. Nous n'étions pas de l'infanterie pour nous former en carré et les recevoir sur nos baïonnettes. Nous les chargeâmes, mais la cavalerie française n'a jamais pu soutenir seule le choc de ces intrépides adversaires. Ce n'est pas que le courage ne fût égal de part et d'autre, mais les mameluks, habitués dès l'enfance au maniement des armes, montrèrent, en cette circonstance surtout, une supériorité incontestable. Ce fut un combat corps à corps. Combien des miens je vis tomber sans pouvoir leur porter secours! J'avais trop à faire pour mon propre compte.
Souleyman était là, et je poussai à lui en lui criant de se défendre. Au lieu de s'attaquer à moi, il m'évita, fit faire un écart à son coursier, et se couchant sur sa selle, il coupa d'un coup de cimeterre le jarret de mon cheval. Je roulai dans la poussière; mais, aussitôt debout, je courus à lui. Un flot de cavaliers m'empêcha de le rejoindre. L'un d'eux faillit m'écraser sous les pieds de son cheval. À son aigrette blanche et à son maintien superbe, je reconnus Mourad. Je sautai sur lui, et en le saisissant à la ceinture, je cherchai à le désarçonner, en criant:
—Rends-moi Djémilé, et je te laisse la vie!
Pour toute réponse, je reçus un coup de sabre qui fendit mon casque et une ruade de son cheval dans la poitrine. J'allai tomber à dix pieds de là, à demi-suffoqué. Un de ses mameluks se jeta sur moi et me saisit par les cheveux. Il levait déjà le bras pour me trancher la tête, quand Malek lui brisa les reins d'un coup de pistolet, puis il me transporta hors de la mêlée.
Mourad abandonna le champ de bataille et rejoignit ses chameaux, sans être inquiété davantage. Quand je pus parler, j'appelai Malek et lui dis: Si je t'ai laissé la vie aux Pyramides, tu viens de sauver la mienne. Ce n'est pas par des paroles que je veux te prouver ma reconnaissance, mais par des faits. Si tu souhaites quoi que ce soit, parle! je suis prêt à te satisfaire, je le jure!
—En ce moment, je ne veux rien; mais rappelle-toi la parole que tu me donnes. Un jour, nous verrons si tu sais la tenir comme Malek a tenu la sienne.
Nous étions trop mal arrangés pour poursuivre Mourad. Le sol était jonché de morts et de blessés. Nous revînmes à Esnèh, l'oreille basse.
La ruade que j'avais reçue dans la poitrine ne m'avait heureusement rompu aucune côte; mais je crachai le sang pendant près de quinze jours, et je gardai le lit plus d'un mois.
Je dois rendre justice à la jeune cophte chez qui je logeais. Si elle négligeait beaucoup sa personne elle veilla du moins avec dévouement sur la mienne. Dès que je pus me tenir sur mes jambes, j'allai me jeter dans le Nil, et, comme je m'en trouvai fort bien, je lui conseillai d'en faire autant. Elle refusa, disant avec fierté qu'elle n'était pas une infidèle pour faire des ablutions.