Quelques jours après, je fus invité par le colonel Sabardin à venir dîner chez lui en compagnie du général en chef et de nombreux convives tant Français que musulmans. Il me promettait une soirée dans le genre de celle que je lui avais donnée au Caire; une des plus brillantes almées du Saïs devait y venir danser et chanter. Je m'y rendis. Le repas fut bruyant. Au dessert, la célébrité se présenta, accompagnée de plusieurs autres almées, d'une troupe de musiciens, de danseuses et de psylles, c'est-à-dire d'escamoteurs, de jongleurs et charmeurs de serpents. Cette étoile, c'était Tomadhyr, fraîche, pimpante et en parfaite santé. Elle me reconnut sur-le-champ; mais alla d'abord saluer le maître de la maison, puis vint à moi et me baisa le bout des doigts. Je lui rendis son salut oriental.
On passa dans la salle, où nous attendaient les pipes et le café.
Tomadhyr, après avoir gazouillé des chants d'amour et de guerre tirés des aventures d'Antar, se livra à la danse. Elle fut couverte d'applaudissements, et quelques notables indigènes, pour lui témoigner leur satisfaction d'une manière galante, lui appliquèrent au front, sur la gorge et les bras, de petites pièces d'or, humectées du bout de la langue.
Quand elle passa devant moi, j'imitai la galanterie arabe.
Tandis que les danseuses et les psylles paraissaient alternativement sur le dourkah, elle vint à moi, me pria de lui faire une place sur mon divan, s'y installa familièrement, but sans façon mon café et me prit ma pipe, ce qui, en public, était le signe de la grande intimité. J'en fus un peu surpris, mais, avant de lui demander la cause de cette affectation, je voulus savoir pourquoi, depuis deux mois que j'étais dans son pays, elle ne m'avait pas donné signe de vie.
—J'ai couru, répondit-elle, le Saïs et la Nubie avec toute cette bande de psylles qui dépend de moi; aussi j'ai gagné beaucoup d'or, et comme tu es mon maître, tout cela est à toi. Tu sais que les esclaves ne peuvent rien posséder, et, d'ailleurs, je serais libre, que tu pourrais bien prendre tout ce que j'ai, j'en serais heureuse.
Le désintéressement de cette fille était chose si rare chez les individus de sa race, que je n'y crus pas. Je ne l'en remerciai pas moins, et je lui offris de lui rendre sa liberté.
—À quoi bon? dit-elle. Je ne serais pas ton esclave de fait et de droit, que je te demanderais à l'être. C'est un peu un calcul de ma part.
—Et comment?
—Comme almée et danseuse, je me montre librement à visage découvert dans les fêtes. Je ne suis pas laide, et ma profession autorise les hommes à me le dire et à me proposer de fumer à leurs narghilés, tu comprends! J'ai donc une excuse toujours prête pour les refuser sans les blesser, en leur disant: Je ne le puis, seigneur, je suis l'odaleuk d'un bey, je ne m'appartiens pas. C'est ainsi que je te reste fidèle.