La boutique du barbier est, en Orient, le rendez-vous des flâneurs et des beaux esprits; c'est de là que partent les nouvelles politiques; c'est là que se forgent les histoires vraies ou fausses, là que l'on médit de son voisin.
Sous prétexte de me faire raser, j'entrai chez celui dont la devanture ouverte en plein vent me parut la plus achalandée. J'appris d'abord qu'un homme du désert de Derne, se disant l'ange El Mahdy, c'est-à-dire le Messie annoncé par le Koran, venait de partir pour le Delta après s'être entendu avec Mourad-Bey, suivi d'une bande de fanatiques. Il allait prêcher la guerre sainte dans toutes les villes de la basse Égypte. Ces bons musulmans faisaient des vœux pour qu'il nous chassât tous et ne manquaient pas de nous charger d'imprécations. Puis on passa à la chronique du jour. Les noces du sherif Hassan et de Djémilé devaient être splendides. Tous les gros turbans de l'oasis étaient invités et les cérémonies étaient fixées à trois jours de là.
Il n'y avait pas de temps à perdre pour enlever Djémilé; mais comment pénétrer auprès d'elle? Pourrait-elle fuir? Le voudrait-elle seulement?
J'allai me promener autour du palais de Mourad. C'était une construction massive, percée de petites ouvertures grillées comme celles d'une prison, et entourée, du côté des jardins, d'une haute muraille flanquée de tours carrées.
Je cherchais avec précaution le moyen de me glisser dans cette forteresse, quand j'entendis un chant d'amour avec accompagnement de gouzla, espèce de mandoline. L'endroit était désert. Sous les murs du palais, en face des champs de blé, le chanteur était assis, les jambes croisées, à l'ombre d'un caroubier. Il me tournait le dos. Je m'arrêtai pour écouter: à ses plaintes, à ses propositions de fuite, je reconnus Souleyman.
Je me dissimulai dans un fourré de lentisques.
Un fellah, poussant un âne chargé de paniers de grains, passa sur le sentier. Souleyman se tut. Quand il jugea ne pouvoir plus être entendu, il reprit son chant monotone.
Cette psalmodie finit par me porter sur les nerfs, et je m'avançai vers lui en lui demandant à qui s'adressaient ses soupirs. Il crut sans doute avoir affaire à un gardien du palais, car il se sauva comme un voleur pris sur le fait.
Je revins au caravansérail avec peu d'espoir. Malek et Tomadhyr causaient à l'écart avec beaucoup d'animation. En me voyant, le mameluk m'appela.
—Voilà Tomadhyr, dit-il, qui est entrée dans le palais; elle a parlé à Djémilé. Elle connaît sa pensée. Elle sait que fuir Hassan est le plus ardent désir de la fille de Mourad, et elle ne veut pas nous aider à l'enlever, à moins que tu ne t'engages à la prendre pour ta seconde femme.