Puis, après avoir fait le sacrifice de ma chevelure, j'endossai les vêtements et l'armure d'un Circassien: cotte de mailles, casque, rondache, sabre de Damas, pistolets, rien n'y manquait. Je me trouvai plus à l'aise sous cet attirail que je ne l'aurais cru. Malek prétendait que j'étais beaucoup mieux ainsi que sous mon uniforme.
La nuit venue, nous prîmes avec nous quatre mameluks et six fellahs, tous à cheval, et nous allâmes rejoindre Tomadhyr qui nous attendait avec sa caravane de bateleurs à la porte de la ville.
J'aurais bien voulu céder aux prières de mon brave Guidamour qui voulait m'accompagner; mais, bien qu'il eût appris passablement l'arabe, son accent français nous eût trahis.
Tomadhyr ne me dit pas un mot, ni là, ni durant le voyage. Elle était triste et résolue. Je pensai alors que c'était un malheur pour elle de m'avoir aimé sincèrement, et peut-être une faute de ma part de n'avoir pas été insensible à sa grâce et à son affection. Tant que je m'étais préservé d'y répondre, elle avait été dévouée et soumise à Djémilé; n'allait-elle pas la prendre en haine? Je comptai sur l'ascendant que j'exerçais sur mon almée; je n'étais pourtant pas sans inquiétude, et je n'osais ni la flatter, dans la crainte d'exalter sa passion, ni avoir l'air de douter d'elle.
Après avoir franchi la chaîne lybique, nous nous engageâmes dans le désert. Il ne faudrait pas croire comme je me l'imaginais moi-même, que ces plaines et ces vallées qui se succèdent pendant des journées entières soient complétement dépourvues de végétation. On y trouve, très-disséminés il est vrai, des bouquets de palmiers nains et parfois des dattiers. Le sol est recouvert, en certaines parties, de touffes d'absinthe, d'hysope, de camomille et de beaucoup d'autres plantes qui forment de grandes plaques d'un vert cru au milieu de la blancheur éclatante des sables.
Nous suivîmes le chemin des caravanes, reconnaissable aux ossements de chevaux et de dromadaires dont il est semé. Le sable, soulevé par le vent, et la réverbération du soleil me fatiguaient terriblement les yeux. La chaleur était accablante, et je priai Malek de ne voyager que la nuit.
Le quatrième jour au matin, nous sortîmes des solitudes sablonneuses pour entrer à Dakakyn, village placé à la limite de l'oasis. De là nous prîmes, vers le nord, le chemin de Khardjèh.
L'oasis, dans son ensemble, est une grande vallée qui s'étend du nord au sud sur une longueur de 40 lieues et une largeur de cinq à six de chaque côté du chemin. Partout où suintaient des eaux de source, ce n'étaient que champs de blé, rizières, plantations de coton, bouquets de dattiers, villages entourés d'arbres fruitiers. Je remarquai en passant plusieurs temples ruinés que, bien entendu, je ne m'amusai pas à visiter.
Nous arrivâmes à Khardjèh à nuit close, et nous allâmes nous loger dans un caravansérail, auberge ouverte à tout venant, où l'on ne trouve ni maître, ni valet, ni provisions.
Dès le matin, Malek et moi, nous allâmes chacun de notre côté aux informations.