J'avais une envie démesurée d'aller trouver Mourad et de juger par moi-même de ce caractère indomptable et de cette infatigable activité. J'admirais cet homme qui, presque à bout de ressources, avait su conserver tant d'autorité, tant de prestige sur ceux qui lui avaient longtemps disputé le pouvoir. Mais le salut de Djémilé m'imposait la prudence, et puis Hassan, ce lion des déserts de l'Arabie, qui sait s'il ne tuerait pas sa fiancée fugitive comme il avait sans doute tué ma pauvre almée? Il la faisait chercher; on fouillait les maisons des fellahs et on questionnait les propriétaires. Une forte récompense était promise à celui qui livrerait Djémilé, ou dirait seulement où elle était cachée.

Il fallait fuir au plus tôt. Nos outres pleines et nos provisions faites, je revins près de mes compagnons leur donner des nouvelles; mais je me gardai bien de dire à Malek que Mourad était vivant, il eût risqué une nouvelle tentative.

Nous nous mîmes en route vers le milieu de la nuit, à l'heure où l'oasis tout entière dormait. Au jour, nous en étions déjà bien loin. Nous marchâmes jusqu'à ce que nos montures fussent épuisées; nous dressâmes nos tentes dans un repli de terrain, auprès d'un fourré de lentisques et de palmiers nains. Nous achevions de prendre notre repas quand un des fellahs, placé en observation, signala une troupe à cheval.

Malek et moi, gravîmes la petite éminence de sable qui protégeait notre campement. Un nuage de poussière s'élevait de l'horizon.

—C'est la cavalerie de Mourad! dit Malek, nous ne pouvons fuir, nos bêtes sont trop fatiguées. Il faut abattre les tentes, cacher la femme, les fellahs et les bêtes dans le fourré. Nous et les deux cavaliers, nous monterons à cheval et agirons de ruse.

En un instant ses ordres furent exécutés. Je rassurai du mieux que je pus Djémilé, qui était pâle, mais ne tremblait pas, et j'allai rejoindre Malek et ses deux cavaliers.

—Attirons-les loin d'ici, me dit-il, et laisse-moi porter la parole; il sera toujours temps de se battre.

Nous fîmes un quart de lieu au galop, à l'abri derrière le repli de terrain, et nous nous arrêtâmes sur une butte de sable bien en vue.

L'ennemi nous vit et se dirigea de notre côté.

—Ils sont plus de vingt, me dit Malek, et nous ne sommes que quatre; mais ce sont des bédouins et des yambos. Ils sont vêtus de laine, tandis que nous sommes maillés de fer; on peut en venir à bout si Allah le permet! Allons au-devant d'eux.