—Qu'importe! le désert est à une portée de pistolet, nos chevaux sont là-haut cachés dans l'intérieur du temple. Crois-moi, partons sur-le-champ. Nous couperons tout droit à travers les sables.
—Une traversée de trois jours sans eau, sans provisions, c'est impossible, et Djémilé ne peut faire le trajet à cheval.
—Alors, attendons la nuit prochaine. Je vais dormir comme je n'ai pas encore dormi depuis la mort de mon père. J'ai le cœur léger. Mourad est mort...
—Ne le dis pas à Djémilé, elle l'apprendra assez tôt.
—Ne crains rien, je ne lui en parlerai jamais; mais elle ne peut avoir beaucoup de larmes pour celui qui la forçait à épouser Hassan.
Djémilé dormait dans l'hypogée, je m'étendis en travers de sa porte, à deux pas de Malek.
Si la satisfaction d'avoir assouvi sa vengeance lui procura un profond sommeil, la mort de Tomadhyr et le danger que courait Djémilé me tinrent éveillé. Et puis, j'étouffais dans cette tombe. Je montai respirer l'air plusieurs fois et m'assurai que l'ennemi n'était pas sur nos traces.
Le jour venu, il fallait agir prudemment pour ne pas attirer l'attention sur nous. Je craignais que Malek ne commît quelque imprudence; j'obtins de lui qu'il resterait pour veiller sur Djémilé. Je me mis en quête des dromadaires qui avaient amené Tomadhyr; j'envoyai les fellahs faire de l'eau au puits le plus voisin et j'allai aux provisions avec deux cavaliers.
La ville était en émoi. On criait fort autour de la boutique du barbier, j'y entrai hardiment et je criai aussi fort que les autres, afin de savoir ce qui se passait. Mourad était vivant. Il n'avait été blessé que fort légèrement à l'épaule, et on disait que le meurtrier n'était autre que Souleyman, furieux de n'avoir pas obtenu la main de Djémilé.
Quelques-uns prétendaient que la fille du bey n'avait pas quitté le palais et qu'une esclave seule avait pris la fuite. D'autres soutenaient que son père l'avait tuée pour avoir outragé d'avance son époux. Quant à l'attaque nocturne de Malek, on la mettait sur le compte d'une incursion de pillards bédouins dans l'oasis, et c'était ce qui préoccupait le moins. La grande nouvelle était le retour du sultan Kébir (Bonaparte) au Caire, après avoir échoué dans son expédition de Syrie, et l'on se disait tout bas que Mourad et Hassan allaient marcher de concert, l'un sur Minieh, l'autre sur Medineh, avec cinq ou six mille mameluks, bédouins, magrebins, darfouriens, et chasser les Français de la moyenne Égypte. L'intérêt politique l'emportait sur les intérêts privés.