Quelques instants après, Malek hissé sur le dromadaire, et mes fellahs ayant dévalisé et décapité les morts, y compris le sherif, je repris le chemin du bois de lentisques en emmenant les chevaux. Djémilé accourut au-devant de moi et, sans prononcer une parole, me prit la main et y colla ses lèvres.
Ne voulant pas attendre que Mourad, averti par Souleyman, pût venir nous rejoindre avec une armée tout entière, je donnai l'ordre de repartir sur-le-champ, afin de prendre de l'avance. Les chevaux étaient fatigués, il est vrai, mais les dromadaires pouvaient encore fournir une longue marche.
Nous avions d'ailleurs plus de chevaux qu'il n'en fallait pour monter tout le monde. Nous partîmes au soleil couchant. Le khamzine s'éleva. C'est un vent du sud-ouest qui, chargé de l'atmosphère embrasée du désert, vous énerve et vous dessèche les poumons. Dans sa furie, il soulève des tourbillons de sable et ensevelit parfois les caravanes qui se laissent surprendre. Il souffla toute la nuit et il nous sembla respirer l'air qui sortirait d'une fournaise. Malgré les haltes fréquentes pour rafraîchir les hommes et abreuver les bêtes, dix de mes chevaux tombèrent fourbus et deux fellahs moururent suffoqués. Avec le retour du jour, le khamzine redoubla de violence. Le soleil était tellement voilé par les nuages de sable qu'il semblait un boulet rouge. Les dromadaires se couchèrent. Il fallut s'arrêter. Grâce à la précaution que nous avions prise, Djémilé et moi, de garder constamment une éponge imbibée d'eau sur la bouche, nous supportâmes ce vent desséchant. Je fis porter sous ma tente le malheureux Malek, dont la soif exaspérait encore la douleur et je cherchai à lui donner courage.
Djémilé, à laquelle j'avais appris qu'il était son frère, sut lui parler beaucoup mieux que moi dans le sens du fatalisme musulman. Après l'avoir écoutée d'un air sombre, il parut se soumettre à son sort. Tout à coup il se leva, prit la main de Djémilé et la porta à son front et à sa poitrine, voulant dire par là qu'il la reconnaissait pour sa sœur. Puis il me fit comprendre que j'eusse à lui donner ses armes. Je les lui remis, pensant qu'une idée de combat traversait son esprit et en réveillait l'indomptable énergie. Il prit ses pistolets, en fit jouer les batteries, les chargea, et les rejeta loin de lui d'un air mécontent. Puis il tira son sabre, en examina la pointe affilée, le remit au fourreau, et sortit de la tente en me faisant signe de le suivre. Il fit trois pas, s'arrêta, me fit voir avec un geste de désespoir sa bouche mutilée, sa main estropiée; puis, levant au ciel un regard résigné, il me serra la main et s'éloigna. Je crus qu'il voulait me quitter et j'allai vers lui; mais avant que je l'eusse rejoint, il avait tiré son sabre, et, à deux mains, se l'enfonça dans la poitrine.
En me voyant près de lui, il sourit tristement, ferma les yeux et retomba mort. Ses hommes vinrent le relever.
—Ce qu'il a fait là, dit l'un d'eux, est d'un lâche sans foi ni religion. Il faut savoir supporter ce qui doit arriver. Il a eu tort.
Dans la situation de Malek, un vrai musulman se fût dit en effet, que c'était écrit. Mais, comme la plupart des mameluks nés dans le rite grec et convertis ensuite à l'islamisme, Malek ne croyait pas à la fatalité. Il avait compté sur la mansuétude divine et s'était soustrait par la mort à la honte de vivre mutilé.
Les fellahs refusèrent de lui donner la sépulture et je dus, avec l'aide des mameluks, lui creuser une fosse et l'ensevelir. La douleur de Djémilé ne pouvait être bien grande, elle ne connaissait ce frère que depuis quelques heures, et le sentiment de la famille est peu développé chez les Orientaux.
Il fallait songer à se remettre en route. Je donnai l'ordre de plier les tentes et de recharger les outres. Les deux dromadaires et trois chevaux furent seuls en état de repartir. Le vent soufflait toujours. La soif se fit bientôt sentir et les fellahs absorbèrent ce qui restait d'eau. Nous avancions lentement. À chaque instant c'était un homme ou un cheval qui restait en chemin. Vers minuit, mon cheval refusa d'aller plus loin. Il n'y en avait pas d'autre. Je grimpai sur le dromadaire qui portait Djémilé. Trois heures après, nous étions seuls. Notre monture refusa de marcher et se coucha. Nous dûmes rester là sous des tourbillons de sable qui menaçaient de nous ensevelir. La soif, l'ardente soif, me brûlait la gorge. J'avais épuisé les quelques gouttes d'eau qui me restaient. Les provisions étaient restées sur l'autre dromadaire. Ma compagne souffrait de la faim; elle était écrasée par le manque d'air et la fatigue. Je cherchais à la réconforter en lui disant que nous ne pouvions pas être loin d'Esnèh, qu'il fallait attendre que notre dromadaire eût pris un peu de repos. Je voulus le faire lever, mais le maudit animal ne bougeait pas plus qu'une borne. Il ruminait paisiblement, le cou allongé sur le sable. Que cette nuit fut longue et cruelle! Au matin, Djémilé était glacée. Son regard était voilé. Allait-elle mourir?
—Écoute, lui dis-je, je donnerai ma vie pour sauver la tienne. Veux-tu boire mon sang?