—C'est vrai. Je ne te l'ai pas dit comme je le sens. Je ne saurais pas le dire.

—Mais tu me l'as prouvé; c'est pourquoi Djémilé aime par-dessus tout celui qui lui a sauvé deux fois la vie et qui l'a délivrée, par son courage, d'un maître odieux. Aussi, pour toi, j'ai fui ma famille; pour toi, je renoncerai à ma religion si tu le veux. Je t'obéirai aveuglément. Je ne te demande qu'une chose, c'est de souffrir près de toi ton esclave Djémilé.

—Chère enfant adorée, lui dis-je en la serrant sur mon cœur, ce que je t'ai dit, il y a un an, alors que je te vis pour la première fois, je te le répète ici: c'est moi qui suis ton esclave.

—Non, il faut être mon maître, me commander, m'instruire. Je ne sais rien et je veux tout apprendre. Avec ton sang, j'ai bu tes pensées, tes désirs; aujourd'hui, j'ai encore soif, mais c'est ton âme tout entière que je veux boire.

Quel homme n'eût été enivré par cette enchanteresse, et comment aurais-je pu douter d'elle?

J'avais raconté mon expédition dans l'oasis au général Desaix. Il me blâma de ne pas lui en avoir parlé avant de partir. Je vous eusse donné, dit-il, le moyen de parler à Mourad; j'estime sa bravoure, et peut-être eût-il été sensible à des propositions de ma part. Mais c'est partie remise. Vous avez sa fille, gardez-la bien.

Il n'était pas nécessaire de me faire cette recommandation, je ne la perdais pas de vue. J'en étais devenu jaloux comme un tigre.

Le noble caractère et la sage administration de Desaix lui avaient valu, de la part des habitants de la haute Égypte, le surnom de Sultan juste; il se vit à regret forcé d'abandonner la garde du pays aux troupes indigènes et d'aller rejoindre Bonaparte à son quartier général de Gizèh.

Mourad marchait sur le Caire, en même temps qu'une flotte anglo-turque s'avançait vers Alexandrie.

Nos préparatifs furent bientôt faits. Je m'embarquai avec Djémilé.