Morin se joignit à nous avec ses cartons, et, durant le voyage, il se montra si aimable auprès de ma compagne, qu'il obtint de faire un dessin d'après elle. Décidément ce garçon faisait une collection de portraits de femmes. Comme il me montrait la série de ceux de Sylvie, de Pannychis, de Daoura, de mon hôtesse cophte à Esnèh, et de Tomadhyr, je le priai de me faire une copie de celui-ci. Je voulais garder l'image de cette pauvre fille; mais Djémilé en parut contrariée et j'y renonçai. Nous étions ingrats tous les deux. L'almée avait payé notre bonheur de sa vie, puisqu'elle n'avait pas reparu!
Le 10 juillet, la division Desaix était de retour à Gizèh, et mon régiment, en attendant de nouveaux ordres, revenait prendre ses quartiers à Boulaq.
Ma maison était toujours à la même place, mais Pannychis en avait décampé quelques jours après mon départ. J'en fus fort aise. Elle avait passé avec armes et bagages, c'est-à-dire, avec ses chiffons et ses bijoux, dans les bras d'un Riz-pain-sel. C'est ainsi que nous appelions ces munitionnaires qui faisaient souvent, aux dépens du pauvre soldat, de si rapides fortunes.
Il ne me restait que Daoura, Choho et Zabetta pour recevoir Djémilé. Elles l'accueillirent par des cris, des pleurs, des rires à n'en plus finir. Daoura sautait autour d'elle absolument comme un chien qui retrouve son maître.
Je courus embrasser Dubertet qui me dit, en me parlant de Sylvie: J'ai eu envers elle bien des torts qu'elle m'a pardonnés. La fidélité de cette femme est inimaginable, mon cher! Elle a dédaigné de se venger alors qu'elle pouvait le faire impunément.
Malek n'était plus là pour dire le contraire, et je n'étais pas chargé de détromper Dubertet. L'amour vit d'illusions, et mon ami se trouvait heureux.
En le quittant, je m'occupai de trouver un professeur pour Djémilé.
Elle voulait apprendre à lire, à écrire et à parler le français qu'elle commençait à bégayer. Je ne pouvais m'adresser à un meilleur maître qu'à Fosco qui m'avait montré l'arabe, et j'obtins qu'il lui donnât des leçons. J'eus le loisir de surveiller les progrès de l'élève, car j'étais chargé de garder le Caire avec mes dragons. Je ne pus donc, à mon grand regret, assister le 22 juillet à la glorieuse bataille d'Aboukir où Murat fit une si belle charge pour couper l'armée turque et la pousser jusque dans la mer.
Bonaparte quitta le Caire le 18 août 1799 avec plusieurs de ses généraux et quelques savants. Croyant qu'il allait en tournée scientifique, personne ne s'en inquiéta: aussi le désappointement fut grand lorsque nous sûmes qu'il s'était embarqué à Alexandrie le 22 et faisait voile pour la France. Il laissait le commandement à Kléber qui vint au Caire et fut reconnu général en chef le 1er septembre, aux acclamations de l'armée et de la population.
Celui-ci montra d'abord les dispositions les plus pacifiques et ne songea qu'à s'attirer la confiance des habitants. Les mois de septembre et d'octobre se passèrent en fêtes. Djémilé aimait à paraître, je la conduisis partout. Sa jeunesse et sa beauté furent très-remarquées. Elle eut les hommages des hommes et l'envie des femmes.